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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/955

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— C’est vrai, dit Laurent ; je peux dire que je reviens du fond de la mer. Je n’ai sauvé de mes deux naufrages que cette écharpe tricotée… par vos mains, mademoiselle Jenny.

— Vous êtes bien aimable de vous être souvenu de moi, répliqua la jeune fille d’un ton sérieux.

— Oh ! reprit le marin, quand on navigue, on pense à la terre et à ceux qui y vivent en sécurité… Pauvre Daniel ! il parlait de vous bien des fois aussi, lui…

— Son père est bien à plaindre ! interrompit la mère Lambert.

— Oh ! oui, dit Laurent, et il a tant de chagrin qu’il va’ vendre tout, barques, dragues, filets…

Ici Laurent fit une pause, alluma un cigare, toussa à plusieurs reprises, et, se tournant vers Jenny : — Mademoiselle, j’ai une commission à vous faire de la part de M. Kelmère…

— Parlez, dit Jenny un peu alarmée.

— Vous savez qu’il est bien bon pour nous…

— Oh ! oui, reprit la fermière ; il a partagé avec votre père le trésor…

— Quel trésor ? demanda Laurent ; est-ce que vous croyez à ce trésor-là, vous, mère Lambert ?

La fermière faillit tomber sur sa chaise, et elle regarda sa fille d’un air consterné.

Un trésor, reprit Laurent ; ah ! bien ! oui ! Il a fait cadeau à mon père d’un vieux coffre vide, voilà tout… Mais attendez ! hier il est venu à la maison, et dans ce coffre il a glissé un papier qu’il m’a fait lire. Or ce papier, qui est timbré et écrit par-devant notaire, constate que le commandant vous donne, à vous et à votre fille, en héritage, la propriété de la ferme que vous occupez.

— Vrai, vous ne me trompez pas, jeune homme ? demanda la fermière en tremblant.

— Foi d’honnête homme, et la preuve, c’est qu’il m’a chargé de vous l’annoncer. Il n’a pas voulu venir lui-même à cause de certaines raisons qu’il ne m’a pas fait connaître. Maintenant voici la suite. A moi, Laurent, il me donne dès aujourd’hui une somme de dix mille francs que je vais employer, vous devinez bien à quoi ?

— A vous faire de bonnes rentes, dit la fermière.

— Des rentes ! oh ! que non ! J’achète le bateau et tous les ustensiles de pêche du pauvre père Daniel, et me voilà l’un des gros bonnets de La Houle… Ah ! je serais plus content si je ne prenais pas la place de mon défunt ami, qui voulait périr pour me sauver ; mais au moins j’ai la conscience en paix : plutôt que de le laisser se sacrifier, j’ai sauté dans l’eau la tête la première. Tenez, mère Lambert, un ami comme cela vaut son pesant d’or !… Il m’aurait