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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/954

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— Il parait que Daniel était un vaillant jeune homme, répliqua sa voisine.

— Oh ! oui, un garçon plein de cœur, courageux…

— Et un bel homme ? continua la voisine en fixant sur Jenny un regard attentif.

— Sans doute, répondit celle-ci ; la figure un peu dure, les yeux hardis… Son père sera bien affligé…

— Tiens, Jenny, tu pleurerais plus que cela, si c’était celui des deux… Mais c’est ton secret,… et pourtant tu ne l’as pas si bien gardé que je ne l’aie deviné… Ah ! c’est Laurent que tu préfères… Voilà qui est clair comme le jour…

Jenny continua son chemin troublée et inquiète. Elle était si émue qu’à peine arrivée à la ferme elle fondit en larmes. — Allons, lui dit sa mère, calme ton chagrin, Jenny ; le pauvre Daniel est mort, c’est vrai, et j’en ai de la peine, moi aussi ; mais son camarade est sauvé, la chose est certaine, on me l’a dit tout à l’heure, et si c’est toujours ton idée d’épouser un marin, celui-là en vaut bien un autre depuis que son père a partagé un trésor avec M. Kelmère.

— Qui sait s’il songe à moi ? murmura Jenny, mais si bas que sa mère ne l’entendit point.

La jeune fille se trouvait en effet dans une situation assez embarrassante : elle avait refusé le commandant Kelmère ; Daniel, qui s’était ouvertement posé en prétendant, venait de périr, et rien ne lui prouvait que le jeune marin sauvé du naufrage songeât sérieusement à elle. Toutes les fois qu’ils s’étaient rencontrés sur la route, Laurent l’avait regardée comme on regarde une madone, avec un respect mêlé d’admiration ; mais à peine lui avait-il parlé, à peine avait-il passé une heure auprès d’elle dans la ferme ! Parfois elle essayait de douter des sentimens affectueux qu’elle éprouvait pour lui, mais aussitôt elle s’accusait de se mentir à elle-même : la franche et honnête figure de Laurent se présentait sans cesse à son souvenir. Celui-ci de son côté mourait d’envie d’aller faire une visite à la ferme ; mais il lui répugnait de paraître marcher sur les brisées de son pauvre ami Daniel, et puis sa timidité naturelle le retenait, car il y a des gens capables d’affronter tous les périls de la mer et qui se trouvent sans force devant un gracieux visage de jeune fille.

Un soir pourtant, trois semaines après son retour à Cancale, Laurent vint bravement frapper à la porte de Jenny Lambert. Celle-ci pâlit en le voyant, puis une vive rougeur colora ses joues, et son cœur battit avec force. Laurent, interdit et troublé, restait sur le seuil sans oser faire un pas en avant.

— Entrez donc, jeune homme, dit la mère Lambert ; vous revenez de si loin qu’on a besoin de vous voir pour être sûr que c’est bien vous.