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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/952

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les autres bateaux partis de Chausey en même temps que celui du commandant Kelmère étaient encore loin des Minquiers.

— A nous ! par ici ! criaient à la fois les deux Cancalais. Déjà Daniel plongeait dans l’eau jusqu’à la ceinture et tenait toujours son ami au-dessus des vagues.

— Tu vas être sauvé, lui disait-il, tu reverras ta famille… Est-ce que tu pleures, Laurent ?

— Laisse-moi descendre, répondit celui-ci.

— Pourquoi cela ? Tu ne pourrais pas me porter, toi, mon garçon ! Eh bien ! ne vaut-il pas mieux qu’il n’y en ait qu’un à mourir ?…

— Lâche-moi ! lâche-moi ! cria Laurent. Parlant ainsi, il se débattit avec tant de force qu’il s’arracha aux étreintes de son ami et tomba dans la mer.

— Sauvez-le ! s’écria Daniel, que le flot soulevait malgré tous les efforts qu’il faisait pour se maintenir sur le récif. Sauvez-le, sauvez Laurent !

Ce fut son dernier cri ; la vague l’emporta au milieu de ce généreux élan de l’amitié. Le canot touchait déjà la cime du récif, et les gens qui le montaient entendirent cet appel. Au moment où il allait disparaître à son tour, Laurent, qui se débattait en nageant, tournoyait dans le remous formé par la mer autour du rocher ; sa main put saisir le bras que lui tendait le commandant Kelmère : celui-ci le déposa à demi mort au fond de la barque. Pendant plusieurs heures, le bateau sauveteur explora les abords de ce lugubre récif entièrement caché sous la vague ; mais la marée avait tout balayé, et la houle ondulait sur la verte surface liquide comme pour effacer jusqu’au dernier vestige du sinistre. Des sept hommes qui étaient restés sur le navire naufragé avec le capitaine, le commandant Kelmère n’avait pu en sauver qu’un seul ; il s’acharnait donc à chercher encore, et ne pouvait se résigner à retourner à Chausey.

— Tout est fini, commandant, lui dit enfin l’un des marins de l’Orion sauvés dans la chaloupe et qui l’avait accompagné sur le lieu du naufrage.

Sans rien répondre, le commandant vira de bord et fit route vers la petite île où l’attendaient ses deux compagnons Jambe-de-Bois et le mousse. Tandis que le canot voguait à pleines voiles, le commandant Kelmère regardait avec attendrissement le matelot qu’il venait de sauver : il lui semblait le reconnaître.

— D’où viens-tu ? lui demanda-t-il ; qui es-tu ?

— Je viens de Terre-Neuve, en passant par la ligne, dit Laurent ; je suis de Cancale, et si l’eau de la mer qui m’est entrée dans les yeux ne m’a donné la berlue, vous êtes monsieur Kelmère… Ah ! le pauvre Daniel ! ajouta-t-il en sanglotant, il a voulu me sauver malgré