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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/951

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Les deux Cancalais se plantèrent debout, le plus haut qu’ils purent, enfonçant leurs pieds dans les interstices du roc fendu par les vagues. Ainsi établis, ils se serrèrent l’un contre l’autre, pareils à deux statues de bronze coulées dans le même moule. Les autres naufragés se groupèrent autour d’eux en faisceau, de sorte que le sommet du récif se trouva couvert d’un revêtement de corps humains; mais ceux qui étaient en bas, menacés de plus près par les lames, quittèrent bientôt les flancs du roc pour saisir les épaves du navire, et ils essayèrent de se maintenir à flot. Les uns, achevai sur un mât, faisaient de vains efforts pour l’empêcher de rouler : ils se fatiguaient à ressaisir la pièce de bois, que sa rondeur faisait incessamment tourner. Les autres se soutenaient sur des planches assez solides pour porter le poids de leur corps; mais le courant, si rapide sur ces côtes, les entraînait au large, et les dispersait sur l’abîme comme des algues flottantes. Il ne resta bientôt plus sur le rocher que les deux Cancalais, dont l’écume salée de la mer effleurait les pieds.

— Daniel, dit Laurent, nous sommes perdus!

— Courage, ami, courage... J’entends des voix!...

— Non, non, ce sont des goélands qui crient, ou bien les dernières plaintes de nos compagnons.

— Courage, Laurent! Tiens, pose le pied sur mon genou et accroche-toi à mes cheveux.

— Mais toi, Daniel!

— Moi ! qu’importe? Mon père n’a pas besoin de mes bras pour vivre... Je n’ai pas, comme toi, deux sœurs veuves à soutenir... Et puis est-ce bien moi qu’attend Jenny?... D’ailleurs, en t’appuyant sur moi, vois-tu, tu me rends plus solide...

— Non, fit Laurent, je ne veux pas que tu meures pour me sauver.

— Entêté! s’écria Daniel. Et, l’enlevant de son bras robuste, il le plaça dans la ‘position qu’il venait d’indiquer.

Le flot montait toujours aussi rapide, mais moins bruyant, parce que les pointes des récifs avaient presque toutes été envahies par la marée. — Entends-tu? dit Daniel. Des voix, des voix qui nous appellent !... Et il cria de toute sa force : — Par ici ! à nous ! à nous !...

C’était en effet le secours promis qui leur arrivait. Une barque accourait à grands coups d’aviron, et celui qui la commandait n’était autre que le commandant Kelmère. Il convenait à un vieil officier de la marine militaire de se dévouer pour le salut de ses frères; en pareil cas, un sauvetage offre d’autant plus de périls que les naufragés, comme affolés par la terreur de la mort, peuvent se jeter dans la chaloupe qui leur vient en aide et la faire couler. La mer d’ailleurs était encore houleuse, et la brise soufflait par bourrasques: