Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/945

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à repousser ses propositions. Si elle eût appartenu à une autre classe de la société, peut-être eût-elle répondu autrement; mais, élevée aux champs, elle obéissait aux instincts de son cœur, sans arrière-pensée comme sans calcul.

Ses voisines prenaient plaisir à la taquiner à propos de la visite du commandant Kelmère; elles s’amusaient aussi pour la tourmenter à lui, demander des nouvelles des deux Cancalais, car dans les campagnes on sait tout, on voit tout. Et puis il faut bien que ces jeunes filles jasent et babillent quand elles portent à Saint-Malo les produits de leurs fermes, tantôt par le Sillon, tantôt par la grève, selon l’état de la marée, trottant sur leurs ânes et tournant vers la mer des yeux attentifs qui expriment cette naïve pensée du poète breton :


Goëlands! goëlands!
Rendez-nous nos amans!

Vers le milieu du mois de juin de cette même année, comme elles venaient de passer sous la porte Saint-Vincent, Jenny Lambert et ses compagnes remarquèrent dans les rues de Saint-Malo un mouvement inaccoutumé. Des femmes de tout âge, les unes vieilles et infirmes, les autres portant des nourrissons dans leurs bras, suivaient obstinément les facteurs de la poste, qu’elles harcelaient de leurs demandes : « Avez-vous une lettre de mon fils?... Mon mari m’a-t-il écrit?... Monsieur le facteur, est-ce que vous n’avez rien pour moi?... » — Le facteur répondait avec un calme désespérant : « Laissez-moi faire ma tournée; s’il y a une lettre pour vous, c’est à votre domicile que je la remettrai. » Les commères alors, revenant sur leurs pas, interrogeaient celles qui tenaient déjà en main les nouvelles attendues : « Votre homme vous parle-t-il du mien?... Sait-il quelque chose du navire où est mon fils?... » Et le bruit dura ainsi jusqu’à ce que chaque famille eût reçu la missive qui lui était destinée, car c’est un grand jour dans les ports d’armement que celui où arrive le courrier de Saint-Pierre! A ce seul mot, des larmes coulent; on se réjouit, on espère; jour attendu avec anxiété où trop souvent de tristes nouvelles viennent porter dans les familles la désolation et le deuil ! Puis, après la lecture des lettres, viennent les commentaires qui se font, dans les rues étroites de Saint-Malo, d’une fenêtre à l’autre. Une de ces conversations qui volent, comme l’hirondelle, par-dessus la tête du passant, vint frapper l’oreille de Jenny. Il était question du brick le Dauphin, de chaloupes disparues, d’hommes égarés dans les brumes.

— Mon Dieu! dit-elle à l’une de ses voisines qui demeurait tout près de chez elle, j’ai peur! Va donc demander au bureau du port si on sait le nom de ceux qui montaient la chaloupe... — Elle attendit avec anxiété son retour : — Eh bien! parle donc!