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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/944

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Il tira un cigare de sa boîte, l’alluma aux tisons du foyer, et appuyant sa main sur son genou : — Jenny, reprit-il, vous avez raison ; je reconnais que ma demande a dû vous sembler étrange.

— En conscience, reprit la mère Lambert, je suis désolée de ce qui se passe, monsieur. Ça n’est pas ma faute si Jenny vous a répondu comme elle a fait... Elle vous doit bien des excuses, car en vérité ce mariage-là m’aurait fait plaisir !

— Non, non, répondit le commandant, elle a parlé franchement, comme c’était son droit. Que voulez-vous? je porte si lestement mes cinquante... et quelques années, que je croyais les dissimuler à la vue de tout le monde! Mais non; la jeunesse attire la jeunesse, et la vieillesse la repousse... Adieu, mes bonnes gens. Vous ne m’en voulez pas, Jenny ?

— Loin de là, monsieur Kelmère : je suis flattée que vous ayez pensé à moi, et je serais très confuse de vous avoir parlé à cœur ouvert, si je ne me rappelais les bontés que vous avez pour nous.

— Soyez certaines que je vous les continuerai, répliqua le commandant en se retirant.

— Et, se parlant à lui-même : — Allons, dit-il, le coffret était rempli de paperasses inutiles; dans la ferme, il y a bien un objet précieux, mais qui ne peut être à moi!... Kelmère, tu n’as pas de bonheur! Tu as pris ta retraite trop tôt, la pensée de te marier t’est venue trop tard ! Te voilà comme le poisson échoué sur le sable, qui bâille tristement au soleil!... Et pourtant il me semble n’être qu’à peine à la moitié de la vie !

Le fait est que si le commandant Kelmère avait pu se parer de tout ce que le souvenir des pays prestigieux visités par lui durant ses lointains voyages avait accumulé dans son esprit d’images riantes et de splendides tableaux, il eût apparu comme transfiguré et rayonnant de jeunesse; mais quand les années ont enlevé à notre corps la souplesse, la vigueur, l’élasticité du premier âge, c’est en vain que notre imagination nous trompe par un mirage menteur. Tandis que nous regardons en arrière, les yeux fixés sur les horizons éloignés, le temps, qui coule comme un fleuve rapide, nous mine par d’incessantes attaques. Nous nous croyons solidement enracinés dans le sol, et déjà nous chancelons sur notre base. Par malheur aussi, ce travail des années que nous ne voyons pas n’échappe point aux regards d’autrui. Voilà pourquoi le commandant Kelmère, piqué au vif, quoiqu’il n’en eût rien laissé paraître, marchait d’un pas assuré, frappant la terre de sa canne et comme s’il eût voulu se prouver à lui-même que la petite paysanne se repentirait un jour de ne pas avoir mieux accueilli sa demande; voilà pourquoi aussi Jenny Lambert, qui se sentait extrêmement flattée de la démarche que le commandant venait de faire auprès d’elle, n’avait pas hésité un instant