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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/940

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— Non, tu ne mourras pas, fit Daniel en se redressant avec effort. Nous sommes amis à la vie, à la mort! Viens, matelot [1], appuie ta tête sur ma poitrine et tâche de dormir. Qui sait? peut-être que Jenny te trouvait à son goût?...

— Oh! murmura Laurent, si je le savais... Mon dernier sommeil serait plus tranquille... Moi qui suis pauvre, moi qui ai ma famille à soutenir, on me regrettera, parce que j’étais utile; mais personne ne m’aura aimé! C’est ce qui m’attriste!... Si une jeune fille qui n’a rien à attendre de moi devait seulement verser une larme en apprenant où je suis et ce que je souffre à cette heure, je serais consolé, Daniel.

— Calme-toi, reprit celui-ci; tu as de la fièvre.

— Non, non, continua Laurent, je sais ce que j’ai dit, je n’ai pas de délire; mais, vois-tu, je me sens attendri jusqu’au fond de l’âme... Quand on n’a pas été heureux dans la vie, il faut bien qu’on dise au moment de mourir tout ce qu’on a sur le cœur...

Laurent s’était affaissé dans les bras de son ami; son œil était terne, sa langue épaisse, et ses lèvres restaient entr’ouvertes. Daniel, bien affaibli lui-même par la fatigue et par l’inquiétude, humecta la bouche de son compagnon avec quelques gouttes d’eau-de-vie restées au fond de la bouteille, lui frictionna les tempes et se mit à le bercer comme une nourrice. Les trois autres matelots, — ils étaient cinq en tout, — les regardaient d’un œil stupide.

Vingt-quatre heures s’écoulèrent encore au milieu des angoisses ; la brume persistait à obscurcir l’horizon, et la chaloupe, voguant au gré des flots, ne contenait plus un seul homme capable d’agir. Le froid avait engourdi leurs membres; les uns étaient à genoux, la tête appuyée sur les bancs, dans l’attitude de la prière; les autres, étendus au fond de la barque, laissaient leur barbe et leurs cheveux tremper dans l’eau de la sentine, qu’ils ne songeaient plus à vider. Il ne leur restait depuis la veille ni une goutte d’eau douce, ni une miette de biscuit. La vie semblait avoir abandonné complètement ces corps, affaiblis par la faim, la soif et les souffrances. Parfois des blocs de glace détachés des grandes banquises heurtaient les parois de la chaloupe, et il en résultait un choc qui causait aux marins expirans un ébranlement douloureux. Ils ne voyaient plus et n’entendaient plus; la seule perception qui leur fût restée était celle d’une lente agonie, dont le terme reculait toujours. Réduits à cette cruelle extrémité, ils n’espéraient plus rien; aussi demeurèrent-ils insensibles à l’approche d’un navire qui passait si près d’eux que la chaloupe frôla ses porte-haubans. Ceux qui montaient ce navire comprirent aussitôt quel malheur était arrivé aux marins

  1. Matelot a dans la bouche des marins le sons de camarade, d’ami intime.