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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/939

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et durant tout le jour ils crurent reconnaître dans le bruit des Ilots, dans le cri dès oiseaux aquatiques, jusque dans le sifflement du vent qui secouait leurs voiles, le son d’une cloche, l’appel d’une voix humaine, le sillage d’un navire coupant l’eau avec sa proue. Le soir vint : pour la seconde fois, la nuit redoubla l’intensité des ténèbres, et les marins de la chaloupe gardèrent un profond silence. Ils mangèrent, mais sans appétit, malgré la faim qui les dévorait, les derniers restes de leurs vivres, et tourmentés par la perspective terrible du sort qui les menaçait, si leur mauvaise étoile n’amenait aucun navire auprès d’eux. Peut-être en passait-il beaucoup, peut-être eux-mêmes, tout en courant des bordées à droite et à gauche, approchaient-ils fréquemment de quelque bâtiment pêcheur! Ils l’ignoraient, et les heures succédaient aux heures, emportant dans leur vol quelque chose des fragiles espérances qu’ils conservaient encore.

— Vers minuit, un matelot bas-breton, qui avait paru plus accablé que les autres, se prit à chanter, à pleurer, à sauter, puis, le délire augmentant, il se jeta par-dessus le bord.

— Voilà qui va mal! dit Laurent; si la fièvre allait nous gagner tous !

— Courage, ami! répondit Daniel. Et vous, ajouta-t-il en s’adressant aux autres, est-ce que vous allez vous désespérer? Il y a plus de trois cents bâtimens autour de nous : voyons, levons-nous, jetons un grand cri qui pourra être entendu à un mille à la ronde.

Les marins crièrent le plus haut qu’ils purent; mais leur voix était comme étranglée, et la vague parlait plus haut qu’eux.— Bah! dit en grasseyant un grand Normand de Saint-Vaast, triste métier que celui de péqueux [1] ! Nous ne boirons plus de cidre dans les cabarets de Granville!... — Et le marin aux formes athlétiques se mit à pleurer comme un enfant; les morceaux de biscuit qu’il avait mangés la veille ne suffisaient pas à soutenir ce grand corps qui tombait en défaillance.

Les deux Cancalais demeuraient assis sur un banc de la chaloupe côte à côte, comme deux amis qui cherchent à se défendre contre le danger. — Coquin de sort ! murmurait Daniel, moi qui faisais de si beaux projets sur la route de Paramé à Saint-Coulomb !...

Son compagnon leva sur lui ses yeux abattus. — Je pensais aussi, moi, à la petite Jenny, dit-il à demi-voix; la cravate tricotée qu’elle m’a donnée est là, sur ma poitrine...

— Est-ce que tu l’aimes? reprit Daniel.

— Dame ! je crois que oui, dit Laurent; mais qu’importe? je vais mourir, et toi, tu vivras, tu es si robuste !

  1. Pêcheur, en patois normand.