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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/934

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la chose. C’était pour moi que Jenny avait tricoté ce cache-nez; mais comme sa mère m’avait déjà fait un cadeau, tu comprends?... La jeune fille s’est crue obligée de te donner son propre ouvrage, ne voulant pas faire de jaloux !

— Peut-être bien, répondit Laurent d’un air distrait.

Ils continuèrent à marcher vers Cancale, et le jour commençait à baisser quand ils arrivèrent chez eux. Ils habitaient dans la partie basse du bourg que l’on nomme La Houle; c’est là véritablement le quartier des pêcheurs. Au bas des rochers à pic, hauts de quelques centaines de pieds, s’étend, le long d’un quai spacieux, une ligne non interrompue de maisons à un et deux étages, toutes occupées par les patrons des barques et leurs familles. Sur la plage, couverte de débris d’huîtres fit de coquillages de toute sorte broyés par le flot et blanchis par la salure de la mer, on ne voit que dragues et filets appuyés sur les pierres et accrochés aux bords du quai. A ce moment, la marée montait; mais le vent qui soufflait de terre forçait les barques à louvoyer. On les voyait courir des bordées pour aller s’amarrer sur leurs bouées, qui commençaient à flotter. Les cultivateurs, qui tous possèdent comme dépendance de leurs fermes quelqu’un de ces carrés entourés de claies où sont parquées les huîtres, quittaient la plage après avoir visité ce champ de coquillages et regagnaient par des sentiers à pic les terres qu’ils labourent avec la pioche et la charrue. Les femmes et les enfans des pêcheurs se rapprochaient de la rive pour assister à l’arrivée des bateaux. Peu à peu les barques regagnaient leur mouillage, et de chacune d’elles se détachait un canot qui venait apporter le produit de la journée. Les hommes débarquaient, silencieux, fatigués, tramant sur les pierres du quai leurs hautes et larges bottes, coiffés du grand chapeau ciré, empaquetés dans d’épais vêtemens de laine, et portant sur l’épaule le petit baril à l’eau-de-vie. Chacun d’eux regagnait sa demeure, celui-ci donnant la main à de petits enfans qui avaient couru sur la plage pour embrasser leur père, celui-là soutenant avec effort ces gros poissons aux formes étranges, aux vives couleurs, au goût savoureux, que la mer recèle en ses abîmes et que le bras de l’homme en a su arracher pour les envoyer vendre à la criée sur les marchés de Paris. Quand il fut nuit, la lune vint éclairer la vaste rade, remplie de barques dont les mâts dépouillés de leurs voiles se balançaient doucement à la vague et se reflétaient en longues spirales dans le miroir des flots.

Le père de Laurent, — on l’appelait vulgairement Jambe-de-Bois depuis qu’il avait été obligé de remplacer par un morceau de chêne le membre qu’un boulet lui avait enlevé à Mogador, — se promenait alors sur le quai devant La Houle en compagnie du commandant Kelmère, C’était leur habitude de venir chaque soir faire leurs cent