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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/933

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l’on a de quoi… Mais j’avais à cœur de vous offrir un petit cadeau.

— Merci, merci, répondit Daniel ; je vous promets de la mettre à mon cou toutes les fois que je serai en toilette. Elle est d’un si bon goût, que l’on dirait que c’est votre fille qui l’a choisie !

— Ah ! oui, la jeunesse d’à présent a du goût, s’écria la fermière ; les filles de campagne voudraient toutes porter du velours et de la dentelle comme les grandes dames !… Dieu merci, je n’ai qu’une fille, et nous avons affaire à un maître qui a un bon cœur. Il n’est pas bien riche ; mais comme il vit simplement et qu’il ne dépense guère, il ne cherche point à tirer de la terre plus qu’elle ne peut donner, comme font tant de gros bourgeois !… Vous le connaissez peut-être, c’est M. Kelmère de Cancale.

— Le commandant Kelmère ? demanda Laurent ; c’est un ami de mon père ; ils ont longtemps navigué ensemble, et j’ai fait mon premier voyage avec lui.

— Il est l’ami de tous les marins, interrompit Daniel ; j’ai bien des fois ramé dans sa yole quand il allait faire des parties de pêche aux îles Chausey. Voyons, Laurent, ajouta-t-il en attachant à son cou la grosse cravate, présent de la fermière ; il est tard, en route !

Les deux amis reprirent leurs paquets et dirent adieu à Ta’fermière. — Où donc est votre filles demanda Daniel en s’arrêtant sur le seuil ; je ne veux pas partir sans la revoir.

— Me voici, répliqua Jenny, qui ouvrait la porte de sa petite chambre, et s’adressant à Laurent : — Monsieur, lui dit-elle, vous plairait-il d’accepter ce petit cache-nez en laine blanche que j’ai tricoté cet hiver à la veillée ? Il paraît que c’est bien la mode aujourd’hui parmi les marins, car ils en portent presque tous…

— Vous êtes trop bonne, mademoiselle, murmura Laurent, qui restait immobile et ébahi, tenant sur son bras la blanche écharpe de laine…

— Je l’avais commencé pour un de mes frères qui est en apprentissage à Saint-Malo, ajouta la jeune fille en se retirant ; mais j’ai bien le temps de lui en faire un autre.

La mère de Jenny lança à sa fille un regard de mauvaise humeur qu’elle accompagna de cette exclamation : — Petite sotte, va ! — Mais les deux amis ne l’entendirent point ; ils étaient déjà sur la grand’route.

— Veux-tu changer avec moi ? dit Daniel à son camarade. — Celui-ci secoua la tête en signe de refus.

— Je te donne trois francs de retour !…

— Non, répliqua Laurent, qui serrait le cache-nez au fond de sa poche.

— Bien, bien, fit Daniel après un moment de réflexion ; je m’explique