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parages où se montre l’ours blanc, des milliers de filets bloquent l’entrée des rades, des criques et des ruisseaux. Chaque année, les bandes innombrables de morues que la Providence dirige vers les mêmes localités y reparaissent fidèlement, poussées par l’instinct de la migration. Les mines d’or du Pérou sont épuisées ; les placers de la Californie et de l’Australie, fouillés en tous sens par des mains avides, ne produiront pas longtemps ces trésors dont l’exploitation a peuplé les solitudes des continens nouveaux, et voilà des siècles que la France et l’Angleterre trouvent dans la pêche de la morue, nourriture des classes indigentes, une source de richesses toujours renaissante et une précieuse école pour leurs marins.

Les deux jeunes Cancalais, débarqués dans la première semaine de février, après une longue campagne à bord d’un navire de l’état, arrivaient donc chez eux juste à temps pour trouver de l’emploi à bord des bâtimens pêcheurs. Daniel était pressé de faire encore deux ou trois voyages qui lui permettraient de se perfectionner dans l’art de la navigation avant de se présenter aux examens pour le grand cabotage ; son camarade Laurent sentait l’impérieux besoin de gagner au plus tôt quelques centaines de francs, dont son père infirme et ses sœurs restées veuves devaient toucher la meilleure part. Ce fut donc à bord d’un navire armé à Saint-Servan pour la pêche du grand banc,— sur un banquier, comme on dit dans le pays, — qu’ils prirent du service. La nécessité où ils se trouvaient de faire provision de vêtemens cirés, de bottes imperméables, de gilets de laine, de tout l’attirail indispensable à ceux qui doivent braver pendant six mois et en plein Océan les intempéries d’un climat froid et brumeux, les obligea à visiter plus d’une fois les magasins de Saint-Servan et de Saint-Malo. Le plus ordinairement ils allaient ensemble ; une étroite amitié unissait ces deux marins depuis leur enfance, et elle était d’autant plus solide que leurs caractères offraient des différences plus tranchées. Laurent, un peu plus jeune que son compagnon, d’une nature plus douce et plus docile, subissait en toute occasion l’ascendant de Daniel, que ses façons un peu rudes, sa taille athlétique et une certaine assurance avaient habitué à être le maître parmi ses égaux. Daniel protégeait son ami, mais à la condition de le dominer toujours un peu.

Un jour qu’ils retournaient à Cancale, la mère de Jenny Lambert, les voyant passer sur la route, les pria de venir partager son dîner. Daniel paraissait peu disposé à se rendre à l’invitation de la fermière ; mais celle-ci insista de si bon cœur qu’il dut accepter.

— Je vois bien que vous allez partir, dit la fermière ; vous avez sous le bras des vêtemens qui ne sont point faits pour aller aux assemblées… Ah ! Les marins !… Et pourtant les filles de chez nous ne veulent épouser que des gens de mer ! ,.. Ce jeune homme-là,