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que je fasse un peu attention aux jeunes filles qui se trouvent sur mon chemin…

Laurent baissa la tête et ne répondit rien. Il était pauvre, lui ; une partie de ce qu’il gagnait servait à soutenir son père infirme, qui touchait une petite pension de l’état, et à soulager la misère de ses deux sœurs, veuves de marins et mères de famille. Servir comme simple matelot sur les navires de guerre ou sur les navires du commerce, ne jamais connaître le repos, ne jamais jouir de son indépendance, telle était la triste perspective qui s’offrait à lui. Une expression de mélancolie résignée se peignait sur ses traits halés par le soleil, et cependant il était content de revoir ceux auxquels il sacrifiait la moitié d’un salaire si laborieusement acquis. Son compagnon Daniel, roulant dans sa tête des projets d’avenir, marchait le front haut, et tous les deux ils continuaient leur route en silence, occupés des sentimens divers que leur inspirait le retour au pays natal. Ils ne s’arrêtèrent pas même au cabaret de Saint-Coulomb, qui porte pour enseigne un beau bateau de Cancale gréé en lougre, filant au plus près du vent, toutes voiles dehors. Leurs regards distraits erraient sur la campagne dépouillée de verdure, sur les collines couvertes de pommiers aux rameaux noirs et d’ajoncs épineux, sur les guérets humides où déjà les moissons commençaient à germer. Quel intérêt présentait l’aspect des champs à ces hommes dont toute la vie se passait à parcourir l’Océan ? Que leur importait la future récolte, à eux qui ne seraient plus là pour la voir mûrir ? Indifférens à tout ce qui préoccupe les gens voués aux travaux champêtres, les deux marins foulaient donc sans émotion la terre féconde qui nourrit les hommes. Leur cœur ne s’épanouit que lorsqu’ils arrivèrent sur les collines qui entourent la partie haute de Cancale. A la vue de cette baie profondément creusée dans les terres, bornée au nord par de sombres masses de rochers, décrivant de l’est au sud une vaste courbe au milieu de grèves blanches au-delà desquelles se profile, à de grandes hauteurs, toute la côte de la Basse-Normandie, Avranches, le Mont-Dol, le Mont-Saint-Michel, Tombelaine ; à la vue de toutes les villes, de tous les villages, de tous les édifices, de tous les rochers, de tous les bois, qui se déroulent en un immense amphithéâtre, et dont ils savaient les noms depuis leur enfance, un cri de joie s’échappa de leur poitrine.

Ils avaient enfin touché le port et posé le pied sur le seuil de la maison paternelle. Pendant trois jours entiers, les deux jeunes gens s’abandonnèrent aux douceurs du far niente. Ils furent parfaitement, complètement heureux. La famille les accueillait avec tendresse ; les amis écoutaient avec une attention sympathique le récit de leur récente campagne. Il y eut pour eux, en compensation de