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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/928

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marin mettre pied à terre devant le seuil de sa porte, lui demanda d’un ton brusque : — Qu’y a-t-il pour votre service, jeune homme ?

— Il y a que je vous ramène votre fille, un peu meurtrie, mais pas du tout blessée… Un coup de mer sur le long Sillon… La marée était haute, voyez-vous, et la pauvre enfant se trouvait un peu en retard ; elle a voulu passer tout de même… Vous cherchez votre bourriquet… oh ! il n’est pas loin ; mon camarade le ramène par la bride… Adieu, ma bonne dame ; adieu, mademoiselle Jenny !

La fermière insista pour que le marin voulût bien entrer sous son toit et accepter quelques rafraîchissemens. Le cocher, payé et expédié par Daniel, reprit la route de Paramé, où il espérait trouver un chargement de retour. Tandis que Jenny, retirée dans une pièce voisine, racontait à sa mère, en changeant de vêtemens, les détails de sa mésaventure du matin, Laurent était arrivé, et l’âne avec lui. Les deux marins, assis devant un bon feu sur le grand banc en bois de chêne placé autour de l’âtre, se réchauffaient en vidant un pot de cidre. Après une halte d’une demi-heure, ils se levèrent, et, comblés de remercîmens par la mère de la jeune paysanne, ils continuèrent à marcher dans la direction de Cancale.

— Ah çà ! dit Laurent à son compagnon, tu as donc payé le cocher ?

Daniel répondit par un signe de tête affirmatif.

— En ce cas, je te dois la moitié de la course. Tiens, voilà trente sous…

— Non, non, fit Daniel ; tu n’es pas monté dans le cabriolet, toi, tu n’as rien à payer.

— En conscience, répliqua Laurent, les choses ne se passeront pas comme cela… Est-ce que tu voudrais faire le fier avec moi ?… J’entends être de moitié dans le petit service que nous avons rendu à la jeune personne…

— Eh bien ! tu paieras quelque chose à Cancale, et nous serons quittes… Elle est jolie, la petite Jenny, va ! et avec cela bien aimable, point fière…

— C’est peut-être pour mieux causer avec elle que tu m’as laissé courir à pied la moitié du chemin en tramant par la bride ce maudit âne, qui ne voulait plus trotter ?

— Dame ! répliqua Daniel avec un sourire, il y a des momens où l’on n’a pas besoin de camarade…

— Voilà une parole qui ne me plaît guère, murmura Laurent ; on est ami ou on ne l’est pas !

— Vas-tu te fâcher ? reprit Daniel. A qui puis-je donc parler franchement, si ce n’est à toi ?… Tu sais que mon père a quelque chose : eh bien ! je pense à me faire recevoir maître au cabotage dans deux ans, et puis à me marier. Il n’y a donc rien d’étonnant