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votre visage ne m’est pas inconnu. Comment appelle-t-on la ferme où vous demeurez ?

— La Petite-Marouillère, répondit la jeune fille, et moi je me nomme Jenny Lambert.

— Très bien, votre nom me revient à présent. Est-ce que vous allez comme ça tous les jours à Saint-Malo porter du lait ? ,.. Moi, je m’ennuierais bien vite à faire si souvent la même route… Quand on est marin, voyez-vous, on aime à changer de pays. Pourtant, à l’été, quand il fait un beau soleil et que la mer vient de se retirer, c’est drôle de voir toutes les femmes qui s’en reviennent par la grève en tricotant, assises de côté sur leurs bourriques ; le sable mouillé fait l’effet d’un miroir dans lequel bêtes et gens paraissent renversés, la tête en bas… Eh ! Laurent, es-tu bien là ?

— Pas trop, dit Laurent, qui s’accrochait d’une main aux ressorts du cabriolet.

— Tant pis ! moi je suis à merveille !… Ma voisine commence à se trouver tout à fait bien… Allons, cocher, plus vite que cela… Le froid pique, il ne fait pas bon sur les routes dans ce temps-ci, quand on a vent debout… L’hiver a-t-il été dur cette année, mademoiselle Jenny ?

— Pas beaucoup, fit la jeune fille.

— C’est que nous avons passé la ligne au milieu de décembre, nous autres, et dans ces parages-là on ne distingue point l’hiver de l’été. Oui, c’était le 15 décembre que nous quittions l’hémisphère sud, n’est-ce pas, Laurent ?

Mais Laurent ne fit cette fois aucune réponse ; il avait été contraint d’abandonner le siège incommode sur lequel il s’était installé en désespoir de cause. Le cocher, se penchant sur le devant du cabriolet, l’aperçut bien loin en arrière, qui traînait l’âne à la remorque. — Faut-il l’attendre ? demanda l’automédon, qui marchait à l’heure.

— Fouettez, fouettez toujours ! dit Daniel. Je sais bien que je ferais mieux de le laisser monter à son tour ; mais, ma foi, je ne me soucie pas de traverser les rues de Paramé en uniforme de marin de l’état et conduisant un âne comme un marchand de chiffons. Mon camarade n’a pas tant d’amour-propre, lui ; il est si bon garçon !… Allons, cocher, passons crânement dans le bourg !

La jeune fille n’était pas fâchée non plus de traverser rapidement le gros village de Paramé, où tout le monde la connaissait. Cachée dans le fond du cabriolet et abritée par son voisin, qui avançait la partie supérieure de son corps hors de la voiture et regardait autour de lui d’un air allègre et triomphant, Jenny Lambert se déroba facilement à la curiosité des habitans du bourg. Quand le véhicule s’arrêta devant la ferme de sa mère, celle-ci, surprise de voir un