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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/926

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— Oh ! non, répondit la jeune fille ; il vaudrait mieux la laisser aller toute seule, elle trouverait son chemin…

— Essaie de monter dessus, Laurent, dit Daniel ; elle n’a pas l’air d’être blessée ; si nous la laissons s’en retourner seule chez elle, quelque vaurien pourra la voler.

— Mon Dieu ! dit la jeune fille, quel mal je vous donne ! Si je n’avais point été retardée en ville par une emplette dont ma mère m’a chargée, tout cela ne serait point arrivé.

— Oh ! il n’y a pas de mal, répliqua Laurent ; aussi bien j’aurais fait la route à pied !… Tenez, voilà le bourriquet qui trotte comme si le diable le poussait !…

Laurent se tenait en écuyer cavalcadour auprès du marchepied, tandis que le cabriolet roulait avec un bruit de ferraille sur le pavé encore humide. De temps à autre, quelques embruns qui se détachaient du sommet des vagues irritées venaient encore mouiller l’âne et son cavalier. La jeune fille frissonnait de tous ses membres au fond du cabriolet, car la brise soufflait toujours avec violence.

— Vous avez froid, mademoiselle, lui dit Daniel ; voilà mon caban, mettez-le sur vos épaules… C’est chaud, ces vêtemens-là, et on est bien content de les enverguer quand on est de quart la nuit !… n’est-ce pas, Laurent ? — Laurent trottait toujours, une main appuyée sur son chapeau ciré que le vent semblait vouloir lui enlever à toute force, l’autre passée dans la bride de l’âne. Il avait beaucoup de mal à se tenir d’aplomb sur la selle, et la largeur du bât l’obligeait à ouvrir démesurément les jambes. Dans cette position gênante, il ne pouvait prendre part à la conversation que son camarade conduisait tout à son aise du fond du cabriolet.

— Eh ! Laurent, disait celui-ci, tu vas tomber si tu t’obstines à faire ainsi courir la bourrique ; plus tu tireras la bride, et plus la bête ira vite…

— Je le vois bien, répondit Laurent ; je ne saurais plus y tenir ; mieux vaut sauter à terre et marcher à pied. — Parlant ainsi, il se précipita à bas de sa monture, et grimpa derrière le cabriolet, tenant toujours la bride du baudet, qui ne suivait qu’avec une extrême répugnance. De temps à autre, Laurent se retournait pour jeter un coup d’œil à travers la vitre encadrée dans la capote du cabriolet, et il contemplait avec envie son compagnon, assis commodément auprès de la jeune fille et causant avec elle. Il est vrai que celle-ci semblait peu empressée de répondre aux questions de son voisin : il lui était pénible de se voir ainsi reconduite chez elle par deux jeunes gens inconnus. Quant au cocher, habitué à mener toute sorte de gens, il se faisait un devoir de garder en toute occasion un morne silence.

— Il me semble, disait Daniel à la paysanne, il me semble que