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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/923

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LES
PECHEURS DE CANCALE
RECIT DES COTES DE LA MANCHE


I. — LE SILLON.

Le roc escarpé sur lequel s’élève la ville de Saint-Malo, serrée dans d’épaisses et hautes murailles qui semblent, en l’étreignant de toutes parts, la forcer à monter en spirale autour de son unique église, ne tient à la terre ferme que par une longue chaussée qu’on nomme le Sillon. Il n’existe point d’autre route par laquelle piétons, chevaux et voitures puissent pénétrer dans cette cité essentiellement maritime, qui aurait aussi bien que le Mont-Saint-Michel le droit de prendre pour devise ces mots hardis : in periculo maris, si elle ne leur préférait les paroles plus orgueilleuses de son vieux blason : Malo au riche duc ! Quand le temps est beau et la mer calme, pendant les chaudes soirées de l’été surtout, le Sillon offre un lieu de promenade des plus attrayans. D’un côté s’étend, paisible comme un lac, le vaste bassin qui sert de port aux deux villes rivales de Saint-Malo et de Saint-Servan ; de l’autre, l’Océan sans bornes, toujours agité, vient battre le pied de l’antique citadelle, puis rouler ses flots écumeux sur une plage de sable fin qui s’allonge à perte de vue et se confond avec les dunes lointaines. Une rangée de pieux profondément enfoncés dans le sol défend la chaussée contre les incessantes attaques de la mer, dont cet obstacle continu redouble la fureur. Aussi, lorsque la marée est haute, les bruits de la terre sont-ils constamment dominés par la grande voix de l’Océan, qui ne se tait jamais. On est là comme sur le pont d’un navire, partout entouré d’eau, avec cette différence toutefois qu’on a le pied solide et qu’on peut rêver en paix sans craindre de faire naufrage.