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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/916

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il participait : c’était un démon, comme l’on disait déjà. Les femmes le redoutaient, car on savait qu’il les guettait caché derrière les pampres grimpans ; les hommes l’invoquaient, lui faisaient des libations de vin nouveau et brûlaient des pommes de pin en son honneur. C’était un être irritable et fantasque ; on l’avait vu, nul n’en pouvait douter. On y croyait si bien, à ces pauvres demi-dieux rustiques, qu’en Arcadie les pasteurs rouaient de coups de bâton la statue du dieu Pan, lorsque les troupeaux étaient en souffrance, comme aujourd’hui les fortes commères de Naples soufflettent le buste de saint Janvier quand il tarde trop à faire son miracle. Or, pour bien représenter un dieu, il faut y croire. Faire un faune aujourd’hui, ce n’est point créer, ce n’est qu’imiter les faunes qu’on a déjà faits avant nous. L’antiquité avait sur nous un avantage incalculable : elle manquait de textes pour contrôler la vérité des personnages qu’elle représentait. L’idéal se faisait de lui-même, dans la légende, et l’artiste, pour l’interpréter, n’était point gêné par les documens qui lui imposent de nos jours telle ou telle forme. L’artiste pouvait faire Bacchus, Achille, Ulysse, Alexandre même, comme il se les figurait, et alors plus il leur donnait de beauté héroïque, plus il les faisait réels, car, disons-le en passant, plus une chose est belle, plus elle est réelle, la réalité étant la somme de perfection qu’un être créé peut supporter dans la limite de sa vie et de ses attributions, et c’est ce que les réalistes n’ont jamais compris. Maintenant il n’en est plus ainsi ; les types existent, nous sommes obligés de les suivre, par conséquent de les imiter ; si nous avons à représenter un héros, un poète, Frédéric, Voltaire, nous ne le pouvons concevoir qu’à travers l’histoire ; nous voyons l’homme tel qu’il était positivement, avec son dos courbé, avec sa petite taille maigre ; on est condamné à l’exact, et alors, au lieu de faire un héros, c’est-à-dire une statue, on copie un modèle, et l’on fait un portrait. Lorsqu’on veut absolument, et malgré la juste ironie moderne, diviniser ces mortels et les mettre au rang des dieux, on produit des œuvres ridicules, comme l’Achille-Wellington d’Hyde-Park ou le César-Louis XIV de la place des Victoires. Il faut donc, je crois, créer le type des allégories de la vie moderne ; c’est une gloire faite pour tenter un artiste d’élite : tentera-t-elle M. Perraud ? Je l’espère ; il me semble que son Découragement, exposé en 1861, était un premier pas fait dans cette voie, mais un pas de géant.

La douleur est une divinité de tous les temps ; elle n’a pas besoin d’être rajeunie pour être vraie, elle est éternelle comme l’homme, dont elle a fait sa proie ; elle est son inséparable compagne, et tant qu’un être humain vivra sous le ciel, la douleur vivra. Les mères inconsolables se retrouvent dans Eve pleurant la mort d’Abel, les