Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/911

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


il cherche la couleur, trop exclusivement peut-être, et la rencontre parfois, comme le prouve son portrait de M. E. Giraud, très adroitement traité dans la pâte, malgré les luisans absolument inutiles dont il a parsemé le visage pour lui donner un relief qu’un artiste sérieux eût obtenu sans ces ficelles, et en serrant simplement son modelé. Malheureusement il a une façon de regarder le modèle et de comprendre l’art qui l’empêchera d’aller jamais bien haut, et qui semble le condamner à perpétuité aux singuliers sous-entendus qui lui sont chers. M. Cabanel, qui malgré la déviation qu’il subit depuis deux ans a le tempérament d’un peintre d’histoire, sortira sans effort, quand il le voudra, de la peinture décorative dont il nous montre un échantillon. Je voudrais pouvoir en dire autant de M. Baudry ; mais je crains qu’il ne soit là dans sa vraie voie et qu’il ne l’ait choisie que parce qu’il n’en voyait pas d’autres ouvertes devant lui. La peinture décorative n’est point après tout un genre à dédaigner, et M. Baudry peut y acquérir de la gloire : qu’il tire donc le meilleur parti possible de sa façon de comprendre l’art et de voir l’humanité, qu’il fasse des amours bouffis et des femmes nues; mais alors qu’il leur ferme les yeux ou qu’il veille sévèrement à l’expression de leur regard. La Vague restera une tentative malheureuse. Il est peut-être bon toutefois qu’on ait vu où l’on peut arriver lorsque, ne cherchant que la grâce, on ne sait pas la contenir dans les limites au-delà desquelles elle change de nom. En somme, cet art étrange, qu’on dirait inspiré par les plus déplorables traditions du paganisme hindou, correspond très nettement à certaines tendances à la fois religieuses et sensuelles de notre époque : c’est l’adoration de la rose mystique, des saintes reliques de Charroux; en un mot le culte exclusif de la matière dans toutes ses manifestations.

Ce souffle énervant et malsain qui inspire aux peintres des conceptions mauvaises n’a point non plus épargné la sculpture. Cet art naturellement froid, auquel la blancheur du marbre semble imposer une chasteté native, fait des efforts désespérés cette année pour parvenir à être aussi inconvenant que la peinture, et il n’y arrive que trop souvent. On a reproché autrefois à M. Clésinger, et non sans raison, sa statue dite la Femme au Serpent : les sculpteurs de notre temps ont laissé M. Clésinger bien loin derrière eux; on le trouverait prude aujourd’hui. Pradier, en cherchant exclusivement la grâce, est souvent descendu jusqu’à l’afféterie, je le sais; mais il est un point qu’il n’a pas dépassé, et je ne me souviens pas qu’il ait jamais été provoquant. Les nymphes, les bacchantes, les Vénus, les philosophes même prennent maintenant les attitudes les plus violentes, se livrent aux contorsions les moins naturelles, pour mettre précisément