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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/910

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souffrir moins! » M. Baudry n’a point réfléchi à tout cela, il a procédé comme toujours avec une confiance assurée et naïve qui prouve un esprit fort peu tourmenté. Il serait cependant peut-être temps que M. Baudry fît un tableau; depuis son dernier envoi de Rome, qu’avons-nous vu de lui? Une femme nue dans un bois, c’était Vénus; la même femme couchée dans une grotte, c’était la Madeleine; la même, femme vêtue à la mode de 1793, c’était Charlotte Corday; aujourd’hui il nous montre la même femme la tête renversée sur un matelas de sable, et il l’appelle la vague. En vérité c’est par trop simple, et c’est traiter avec trop de sans-façon le public, qui pourrait bien ne pas tarder à se fatiguer de ce laisser-aller si commode. L’absence de composition est radicale dans tous ces tableaux, et elle en arrive aujourd’hui à ce point très curieux que, si l’on fait abstraction des accessoires voisins du personnage, le sujet disparaît complètement. En effet, si l’on supprime par la pensée cette lourde vague en papier peint qui forme le fond du tableau, si l’on supprime également deux ou trois coquillages admirablement traités, que restera-t-il? Une femme, et dans quelle posture ! avec quel regard! Passons : ceci n’étant de l’art par aucun côté, nous n’avons rien à en dire. La toile de M. Baudry n’indique pas moins des qualités remarquables qu’on voudrait voir mieux appliquées, M. Baudry a été doué, ceci n’est point douteux; il doit à la nature un coloris d’une distinction rare, seulement il se trouve satisfait de cette unique faculté et n’en cherche pas d’autres. Il ne compose absolument pas ; on dirait que le modèle prend la pose qui lui convient et que M. Baudry se contente de le copier. Son modelé est tellement creux que bien souvent ses figures ont l’air d’être peintes sur baudruche ; quant à son dessin, il est parfois bien incomplet, ainsi que l’on peut s’en convaincre en regardant sa vague et surtout le portrait de Mme E... M. Baudry excelle à manier les bleus et les blonds, il sait en tirer des effets nouveaux, imprévus et parfois excellens; il en abuse, il est vrai, quelque peu, mais comment le lui reprocher? N’est-il pas naturel d’aimer à faire ce que l’on fait bien? Je crains que M. Baudry ne se soit abusé et qu’il n’ait pris la vogue pour du succès. En reconnaissant dans sa peinture la très agréable coloration qui en fait jusqu’à présent le seul mérite et en l’applaudissant avec justice, on n’a pas entendu dire au jeune peintre que cela suffisait; on a cru que, maître d’une des qualités qui donnent le plus de relief à l’exécution matérielle, il allait tâcher d’acquérir les autres afin de faire de l’art. On attendait un tableau de lui, on l’attend encore; l’attendra-t-on longtemps? J’ai bien peur maintenant qu’on ne l’attende toujours.

Certes M. Baudry sait se servir de sa brosse, il a d’enviables habiletés ;