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naît pas, elle se réveille. Couchée sur une vague dont le soulèvement blanchi d’écume lui sert d’oreiller, elle est étendue de façon à faire ressortir le contour des hanches et de la poitrine; de ses yeux à peine entr’ouverts, elle semble solliciter l’admiration du spectateur et lui dire : « Vois comme je suis belle ! regarde, je suis là pour que tu me contemples à ton aise; la mer est un prétexte, mon nom un laisser-passer. Je suis une femme, rien de plus, mais rien de moins, et si le vieux roi David m’avait seulement aperçue, il m’eût préférée à la jeune Abigaïl! » C’est trop, tout ce discours est inutile, et cette Vénus n’en tient pas d’autre. Elle est fort bien peinte, d’un pinceau savant, trop laiteuse de ton, mais ferme dans le modelé, et d’un ensemble qui serait heureux, s’il n’avait certaines exagérations intentionnelles qu’il ne convient point d’indiquer. Pour éviter le reproche qu’on aurait pu lui adresser de n’avoir fait qu’une académie, M. Cabanel a placé au-dessus de sa Vénus un groupe d’amours qui voltigent dans le ciel bleu, où ils se détachent comme un nuage blond et rose. J’en reviens toujours à mon dire, c’est plus de la décoration que de la peinture : c’est un trumeau conçu en réminiscence des gaillardises du siècle dernier, et qui, pour reprendre son véritable caractère, perdu dans un cadre au milieu des tableaux voisins, a besoin du reflet des glaces, de l’éclat des bougies, du papillotement lumineux des girandoles de cristal. Pour bien apprécier cette toile à sa juste valeur et la regarder sans trop de surprise, il faudrait la voir dans son vrai milieu, à travers un bal, à l’heure de l’enivrement qu’amènent la musique, les parfums et la danse : elle apparaîtrait alors comme la note suprême de la symphonie, comme une promesse ou comme un souvenir; mais l’œuvre d’art qui a besoin d’un entourage spécial pour être portée à tout son effet est-elle bien une œuvre d’art? Prenez l’Hérodiade du Pordenone de la galerie Doria, l’Ecce Homo de Cigoli du palais Pitti, la Maison rustique de Van Ostade du musée de La Haye (on voit que je ne cite point les chefs-d’œuvre), mettez-les où vous voudrez, dans n’importe quel milieu : ce seront toujours d’admirables tableaux.

Si nous ne sommes point satisfait de l’académie de M. Cabanel, qui est la Vénus pandémos et non point la Vénus Anadyomène, que dirons-nous donc de la figure que M. Baudry expose sous le titre de la Perle et la Vague? Là du moins l’intention du peintre n’est point douteuse; il a fait ce qu’il voulait faire, et ce qu’il a cherché, nous n’avons pas à l’expliquer ici. Allégoriser une vague n’est pas chose facile. Qu’est-ce qu’une vague? L’inquiétude, la profondeur, la perfidie, l’instabilité. Qui ne se souvient du beau quatrain du poète allemand Karl Tanner : « Une vague dit à l’autre : Hélas! que notre course est rapide! Et la seconde dit à la troisième : Vivre peu,