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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/908

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Vénus d’Homère, être faible et de beauté parfaite, cela se conçoit facilement, car chaque attribut des dieux primitifs, sortes de monstres antédiluviens des olympes primitifs, devint une divinité. Vénus, gardant pour elle-même la beauté, donna la fécondité à Cérès, l’agilité à Diane, la multiplicité à Amphitrite : elle resta donc et nous est arrivée comme prototype de la femme divinisée par la beauté des formes. Elle n’en variait pas moins selon les lieux où on l’adorait : à Athènes, sous forme hermétique, on l’appelait l’aînée des Parques ; dans certains bourgs de l’Attique, elle présidait aux naissances, comme le prouve son surnom de Génétylis; à Cnide, elle était invoquée comme déesse maritime, procurant d’heureuses navigations; en Béotie, en Arcadie, à Corinthe même, on révérait la Vénus noire (Melœnis), et il n’est point superflu de remarquer que le paganisme grec en légua la tradition à la religion orthodoxe, qui, s’appuyant sur un verset du Cantique des cantiques, adopta et propagea le culte de la Vierge noire : sum nigra, sed formosa. Toutes ces légendes de Vénus différentes, qui en somme ne sont qu’une seule et même divinité vue sous différens aspects, étaient déjà presque oubliées en Grèce lorsqu’Apelle peignit pour l’île de Cos la Vénus Anadyomène. Si l’on en croit la petite statue de bronze publiée par Millin, et qui, selon lui, est une reproduction du tableau d’Apelle, la déesse était représentée debout, tordant de chaque main une grosse mèche de ses cheveux encore humides; c’est de ce document antique que M. Ingres s’est probablement inspiré pour peindre sa Vénus. Autant que nous en pouvons juger à pareille distance et d’après des manuscrits aussi douteux, Vénus naissante était chaste absolument. Et comment ne l’aurait-elle pas été? elle venait d’éclore à la vie.

Les Vénus aujourd’hui sont autrement comprises, et je le regrette; je regrette surtout de voir un artiste de talent, M. Cabanel, dont le début déjà ancien (1852), la Mort de Moïse, annonçait un sérieux peintre d’histoire, tomber dans cette peinture trop gracieuse, bonne à faire des dessus de porte. Il y avait mieux et plus haut à tenter. M. Cabanel a beaucoup étudié, beaucoup appris, cela se voit facilement : sa touche est excellente, son modelé très ferme; il se préoccupe de la ligne, la cherche, la trouve souvent et la développe avec une habileté toute magistrale. Sa couleur est généralement plus blanche que claire; telle qu’elle est néanmoins, elle est harmonieuse et parfois plaisante. M. Cabanel a de grandes qualités de peintre, qualités acquises par l’étude, il est vrai, mais qui lui permettraient d’essayer la grande peinture. Il avait autre chose à faire que cette Naissance de Vénus, harmonie blanche et bleue à laquelle une femme nue sert de prétexte. Un reproche en passant : sa Vénus ne