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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/905

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de lui laisser l’ineffable douceur que le maître primitif lui avait donnée. A partir de ce moment, le symbole se perd, l’interprétation disparaît; on prend une femme, on fait un tableau d’après elle : si elle est représentée vêtue, les yeux baissés, le front ceint d’un nimbe d’or, c’est la Vierge; si elle est nue, c’est Vénus; si elle est étendue sur la terre et voilée de ses cheveux, c’est la Madeleine; si elle est couverte d’un manteau d’hermine, si son front est pressé par une couronne murale, c’est Venise, ou Parme, ou Florence. En un mot, c’est l’attribut seul qui constitue le sujet. Tout est subordonné à la couleur et à la ligne, l’exécution seule est comptée pour quelque chose, le côté moral s’efface, et l’on entre de plus en plus dans le matérialisme qui amène l’art à n’être plus qu’un métier. Un fait curieux, et qui prouve combien les peintres de la renaissance avaient peu de souci des personnages qu’ils représentaient, me revient à la mémoire : on connaît le tableau de Titien célèbre sous le nom de la Cassette; c’est une belle jeune fille qui, détournant la tête, porte, élevé devant elle et du bout des doigts, un coffret précieux. Dans le principe, la jeune fille n’était autre que Salomé, et le coffret était le plat où gisait, sanglant, le chef de saint Jean-Baptiste. Ce sujet violent déplut au premier acquéreur, et d’un tableau religieux Titien, en deux coups de pinceau, fit un tableau de fantaisie. Si Salomé eût été comprise et exécutée au point de vue sérieux de la légende, une telle et si facile transformation eût-elle été possible? Toute fille d’Hérodias pouvant devenir une jeune fille quelconque, toute vierge n’étant qu’un portrait, n’est ni Salomé ni Marie; ce ne peut être tout au plus qu’un tableau irréprochable dans l’exécution : c’est ce dont les peintres se contentent, et j’estime qu’ils ont tort de n’être pas plus exigeans pour eux-mêmes et pour leurs œuvres.

A notre époque, où l’on ne croit plus guère à rien, pas même aux idées, où l’on n’a plus de foi que pour le succès, d’où qu’il vienne, deux sérieuses tentatives de peinture religieuse ont cependant été faites, l’une à l’église Saint-Germain-des-Prés par M. H. Flandrin, dont l’Entrée du Christ à Jérusalem est une œuvre considérable; l’autre par M. Matout, à la chapelle de l’hôpital Lariboisière, où l’Adoration des Bergers et la Pieta restent comme un des beaux spécimens de la peinture murale de notre temps. M. Matout est un artiste d’un tempérament violent et même brutal; il étouffe, se débat avec peine dans les petites toiles, ainsi qu’on peut le constater cette année dans son Moïse abandonné sur le Nil, dont pourtant le paysage est charmant et d’une fantaisie orientale qui touche de près à la poésie réelle. M. Matout semble ne chercher que la force et mépriser la grâce; il dédaigne les artifices, laisse aux faiseurs les yeux en coulisse, les attitudes provoquantes, les nus savamment disposés;