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combattent et se neutralisent : l’exactitude et la poésie, union rare et qu’il est bon de signaler.

M. Fromentin n’a point d’élèves, mais en revanche il a beaucoup d’imitateurs; sans qu’il soit utile de les nommer, nous pouvons dire qu’ils sont nombreux. On a étudié ses procédés, la transparence de son coloris, la façon dont il sait avoisiner ses tons qui, souvent disparates, restent toujours harmonieux dans l’ensemble, car il leur donne une valeur, une vibration égale, ce qui seul constitue la science de la couleur. A-t-on réussi à surprendre son secret? J’en doute, et jusqu’à nouvel ordre, dans le genre de peinture où il s’est renfermé, il me paraît en être resté seul possesseur. Ses premiers plans, généralement parsemés de hautes herbes couronnées de fleurs bleues ou jaunes, ont eu un grand succès parmi ses confrères, qui s’en sont souvent emparés, et que j’aperçois même dans le tableau d’un peintre doué cependant par lui-même d’une très honorable originalité. Je parle du Matin de M. Protais. En effet, je retrouve là les chardons élégans qui égayaient les premiers plans des Courriers arabes de M. Fromentin, exposés en 1861. Ce n’est certes pas un reproche que j’adresse à M. Protais, c’est simplement une similitude que je lui signale : il est assez riche par lui-même pour s’être rencontré avec M. Fromentin. Ce tableau du Matin avant l’attaque a le mérite rare d’être le tableau militaire du Salon qui a le plus de valeur réelle au point de vue de l’art. Il attire la foule et la retient : c’est justice, car il exprime précisément ce qu’il veut exprimer; ce n’est point un mince mérite dans notre temps de confusion. A l’aube, par une claire matinée de printemps, sur un des récens champs de bataille de l’Italie, des chasseurs d’Orléans sont massés autour de leur commandant, qui, du haut de son cheval, scrute l’horizon du regard et arrête du geste, sans même se tourner vers eux, les clairons prêts à sonner : Commencez le feu! Les sombres uniformes se détachent vigoureusement sur la limpidité du ciel ; les groupes, bien composés, forment un ensemble habilement rendu, parce qu’il a été habilement compris; chaque attitude, variée sans être dissemblable, convient au sujet; les têtes sont expressives, elles le sont même peut-être un peu trop et rentrent par là plutôt dans le domaine des choses littéraires que dans celui de la peinture. L’individualité semble ici accusée à l’excès; en effet, le soldat est un être collectif, il obéit et ne délibère pas; seul, l’insurgé, le partisan est un être individuel, sachant spécialement pourquoi il se bat, quel droit il défend, quelle cause il attaque. Il y a là une différence essentielle, fort grave à observer, puisqu’elle touche à la vérité même, et je m’étonne que M. Protais ne l’ait pas saisie. Je vais plus loin : un soldat isolé est un homme, c’est-à-dire un être doué d’initiative