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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/894

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preuve d’une force très respectable : il venait d’affirmer sa science, il avait manié avec une incontestable habileté des masses picturales considérables, il s’était tiré avec succès d’une composition fort difficile qu’il avait su rendre très claire malgré la confusion forcée du sujet allégorique ; il avait solidement peint une surface énorme ; en un mot, il venait de faire acte de grande peinture. Que fit-on pour lui ? Rien. On lui acheta peut-être quelques jolis tableaux de chevalet, mais on ne le poussa pas dans sa voie, et on ne le força pas à devenir ce qu’il devait être, un maître. Les palais ne manquent pas à Paris, on en bâtit de nouveaux à côté des anciens ; il fallait dire à M. Gérôme : « Ce que vous avez fait nous montre ce que vous pouvez faire ; voici de grandes murailles, peignez-les ; comme sujet, vous avez l’histoire : tâchez que celle de la France vous inspire et vous soutienne. » Ainsi appuyé, M. Gérôme n’aurait-il pas eu un rôle utile à jouer parmi nos artistes ? N’eût-il pu retrouver le grand art des fresques, aujourd’hui oublié, et devenir le maître, le chef de la ligne en France, car, qu’on le sache bien, la ligne, c’est-à-dire le dessin, est la probité même de la peinture. J’ignore si M. Gérôme eut cette vision, mais je sais que d’autres l’ont eue pour lui. Qu’est-il advenu ? De la haute peinture historique où il s’était élevé, il est retombé aux tableaux de genre, qui sollicitent et obtiennent les faciles succès, et des tableaux de genre il en est arrivé aux tableaux anecdotiques, parcourant ainsi le chemin que M. Paul Delaroche avait suivi autrefois avec plus de bon vouloir que de talent. M. Gérôme peignit au gré de sa fantaisie, selon l’inspiration du moment, avec un scepticisme profond, ayant l’air de ne point se soucier du succès et l’obtenant néanmoins presque toujours, soit par des reconstitutions archéologiques, comme les Gladiateurs, soit par une sorte d’ironie sentimentale, comme le Duel de Pierrot, soit enfin en montrant l’antiquité par le mauvais bout de la lorgnette, comme dans la Phryné. Aux observations qu’on est en droit de lui adresser, M. Gérôme peut répondre : « J’ai peint le Siècle d’Auguste ; qu’a-t-on fait de mon tableau ? On en a décloué la toile, et aujourd’hui elle est roulée dans un des greniers du Louvre. » L’excuse n’est point à dédaigner, et nous ne pouvons sérieusement reprocher à M. Gérôme de la faire valoir. M. Gérôme n’est point un esprit médiocre, tant s’en faut ; il a une culture évidente, il possède bien son métier, et le raffine peut-être même un peu trop, jusqu’à sembler vouloir aujourd’hui entrer en lutte avec M. Meissonier, ce qui serait un grand tort, car M. Meissonier copie des modèles, tandis que M. Gérôme conçoit des tableaux : différence essentielle, et qui seule suffirait à constituer un artiste. M. Gérôme a beaucoup voyagé, mais il a évidemment porté dans ses longues pérégrinations