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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/892

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voyons aujourd’hui, c’est-à-dire l’abandon du dessin pour la couleur, de la tradition pour la fantaisie, de l’étude pour le laisser-aller, et que la nature servirait de modèle au lieu de n’être qu’un document. Or le dessin, la tradition, l’étude, sont à une œuvre d’art ce que la charpente est aux muscles, ce que l’expérience et le raisonnement sont à l’esprit. Quant à la nature, si elle n’est que le but d’une imitation servile, si elle s’impose au lieu d’inspirer et de confirmer, la photographie est supérieure à la peinture. Pour arrêter l’école française sur la pente dangereuse où elle s’engageait dès cette époque, il fallait une main ferme qui prît hardiment la direction qu’eurent jadis David et M. Ingres, et qui, tout en donnant une forte impulsion générale, laissât à chaque esprit la latitude de se modifier selon ses instincts particuliers. Direction ne signifie pas tyrannie ; Gros et Gérard, pour être tous les deux élèves de David, n’en étaient pas moins deux tempéramens distincts et même opposés. L’enseignement donné par l’état est insuffisant, nul ne l’ignore ; les traditions de la Villa-Médicis ne conduisent guère qu’à de maladroites imitations [1]. On comprit donc la nécessité d’un enseignement sérieux et d’une direction qui s’imposerait par de salutaires exemples, et ces exemples, deux artistes semblaient les promettre eux-mêmes, M. Hébert et M. Gérôme, car tous deux savaient assez leur métier pour n’avoir plus d’autres préoccupations que celles de l’art.

Sans être célèbre, M. Hébert était connu : il avait pris un rang distingué parmi ses contemporains, grâce à son tableau de la Mal’aria, tableau fort habile, qui, tout en paraissant n’être qu’une œuvre sentimentale, ne dédaignait pas cependant les côtés sensuels de l’art. Cette toile avait commencé le renom du jeune peintre ; son Baiser de Judas (1853) acheva sa réputation, car dans cette composition très sobre, très sérieuse, on crut voir l’avenir d’un maître qui servirait pour ainsi dire d’intermédiaire entre les deux écoles opposées, et ramènerait à lui, par une heureuse entente de la ligne et de la couleur, les esprits extrêmes, qui ne voulaient admirer que M. Ingres ou M. Delacroix. Hélas ! nous en fûmes pour nos espérances, et rien depuis n’est venu les raviver. En ceci, l’état fut coupable et manqua, par rapport aux arts, à son premier devoir, qui est de découvrir les aptitudes et de les encourager afin de créer des maîtres. On se contenta d’acheter le tableau de M. Hébert, de le reléguer dans un musée, et tout fut dit. Si l’on eût donné à M. Hébert des églises à décorer (il n’en manque pas), si on lui eût livré

  1. Si l’on veut savoir où mènent l’école des Beaux-Arts et l’école de Rome, il faut regarder au Salon de 1863 Vénus ceignant sa ceinture pour se rendre au jugement de Paris, par M. Emile Lévy, premier grand prix de Rome en 1854.