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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/891

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tableau d’échapper à la fausse tradition antique de l’école de David, et ramenait la peinture biblique à l’étude vraie des types et des costumes orientaux. Je me rappelle le Port de Boulogne, une des meilleures marines d’Isabey, et le Rêve de bonheur de Papety, belle et sérieuse espérance que la mort devait si rapidement démentir ; je me rappelle même le Campo-Vaccino de Buttura, que la volonté de devenir le Meissonier du paysage n’avait point encore perdu. Où sont aujourd’hui les œuvres comparables à celles que je viens d’indiquer ?

Les artistes sont-ils responsables de cette décadence qui les atteint si cruellement depuis quelques années ? Oui et non : oui, si l’on réfléchit qu’ils n’ont point su trouver en eux la force qui réagit, qui s’isole, et qui maintient l’esprit hors des courans mauvais qui le sollicitent et l’entraînent ; non, si l’on tient compte de notre milieu, de cette société française qui ne semble plus obéir, hélas ! qu’à l’intérêt spécial et rapide du moment. Les artistes sont comme la société, ils vivent au jour le jour, oublieux de la veille, dédaigneux du lendemain, satisfaits du succès éphémère qui naît le matin pour mourir le soir, contens s’ils ont gagné le pain quotidien, s’inquiétant moins du talent que des bénéfices, et cherchant ce que chacun cherche aujourd’hui, à réussir vite et quand même. Pour eux, la raison du plus fort, c’est-à-dire de la vogue, est toujours la meilleure ; ils acceptent le fait accompli, sans le discuter, par cela seul qu’il est un fait. L’art efféminé et bassement sensuel semble être devenu l’art national ; de la grâce, on est vite descendu à la mignardise ; on tombe aujourd’hui dans l’érotisme. Boucher est surpassé, on en arrive à Clingstet. Est-ce donc là vraiment la pente fatale de l’esprit français ? Sous prétexte de galanterie, faut-il toujours quitter les hautes régions et descendre à un terre-à-terre grossier qui s’adresse uniquement aux sensations les plus matérielles de l’homme ? Faut-il donc partir de Poussin pour descendre à Watteau et recommencer à David pour arriver où nous en sommes ? Qui fera la réaction ? Qui ramènera l’art dévoyé dans le droit chemin de l’invention personnelle, fécondée par la connaissance de la tradition et fortifiée par l’étude de la nature ? Qui prouvera une fois de plus, et peut-être inutilement, que l’art doit être chaste et sérieux sous peine de n’être plus, de l’art ? On avait eu un moment le droit d’espérer en deux hommes dont nous reparlerons bientôt, et qui tous deux ont trompé l’espérance conçue.

Lorsqu’en 1855 on exhiba toutes les toiles de l’école française du XIXe siècle, à voir l’œuvre presque complet de MM. Ingres, Delacroix, Decamps, Horace Vernet même, on comprit très nettement qu’une ère venait de se fermer. On put dès lors prédire ce que nous