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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/877

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aussi d’aborder directement les plus touchans, les plus nobles épisodes du poème évangélique. Les esprits n’étaient certainement pas dégagés de l’aversion des Grecs et des Romains pour l’expression des choses de mauvais augure. Ce que la religion raconte de plus saisissant est tragique. La souffrance, la maladie, la torture, la mort jouent un grand rôle dans le drame ; pour les âmes communes, pour le préjugé vulgaire, il n’y avait pas sûreté à retracer trop fidèlement jusqu’à ces misères, à ces bassesses de l’humanité auxquelles le Sauveur a voulu condescendre. Ce qui l’élève pour nous, ce qui le divinise, aurait pu l’abaisser aux yeux de la foule. Des fidèles même peut-être répugnaient alors à fixer leur pensée sur des souffrances que le chrétien moderne contemple avec attendrissement, et l’on craignait de prêter des armes à l’ennemi en étalant sans ménagement les détails réels et douloureux de l’humble et sanglant berceau de la rédemption. Les nobles paradoxes qui ont placé la dignité morale au-dessus des humiliations de la destinée étaient nouveaux pour la foi elle-même, et ne sont pas du premier coup devenus des lieux-communs de morale et de religion. Les chrétiens étaient embarrassés d’affronter le préjugé public et d’adorer résolument un Dieu fouetté et crucifié comme un esclave. C’est sans doute par un mélange de tous ces sentimens qu’ils ont attendu si longtemps avant de prendre leur parti d’affirmer sous ses traits véritables la passion de Jésus-Christ. Ce n’est, dit-on, qu’au VIIe siècle qu’un concile ordonna de renoncer au symbole pour la réalité et de représenter les instrumens de la crucifixion. Encore le décret ne fut-il pas immédiatement adopté par les papes, et le crucifix tarda encore quelques années à paraître dans les églises. Aussi dans les catacombes la croix se rencontre-t-elle rarement ; elle est plutôt présentée comme un ornement que comme l’instrument d’un divin supplice, c’est-à-dire qu’elle est ou comme brodée sur des draperies, ou enjolivée de palmes et de feuillages qui la transforment en arabesques. Les couronnes du Sauveur ne sont jamais des couronnes d’épines. On s’explique cette réserve et ces ménagemens en voyant une antiquité très curieuse qui se trouve dans le petit musée du collège des jésuites. C’est une pierre détachée d’un mur, et sur laquelle une main fort maladroite a tracé avec un outil pointu l’image d’un homme à tète d’âne mis en croix. Elle est à peu près telle que la dessineraient nos enfans des rues, et le dessinateur a écrit auprès en lettres grossières, mais encore lisibles : « C’est là le Dieu d’Alexandre. » Il se peut que les pareils d’Alexandre ne sussent pas tous encore braver ou repousser ce genre de dérision, et que leurs pasteurs eux-mêmes prissent soin de leur éviter de telles épreuves et la faiblesse de rougir de Jésus-Christ. Le reniement de