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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/876

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régnait encore dans les croyances chrétiennes, ou tout au moins que des artistes mal instruits de la religion mélangeaient sans intelligence et sans choix les seuls sujets qu’ils eussent appris à dessiner et qui leur fussent familiers. Leur travail, sans être dénué de mérite, offre en effet tantôt une gaucherie novice, tantôt une routine naïve, qui trahit le métier d’un artisan plutôt que le savoir d’un peintre, et la pureté ou l’élévation de certains types ne prouve pas qu’ils fussent autre chose que des figures apprises une fois et indéfiniment copiées les unes des autres. Je crois pourtant que l’obscurité et l’indécision avec lesquelles les dogmes ou les événemens de la religion sont indiqués tiennent à deux causes, la prudence imposée aux fidèles par leur situation et le goût décidé de tous les anciens pour les représentations symboliques. Il n’était pas sûr d’exposer aux yeux des choses trop évidemment évangéliques, et l’habitude avait dû être prise de bonne heure de dissimuler sous des formes convenues les traits du christianisme historique. Bien d’ailleurs n’était plus orthodoxe que de prendre les faits de l’Ancien Testament pour figurer ceux du Nouveau, puisque l’Évangile lui-même admet cette sorte d’application, et qu’aujourd’hui encore il existe une liberté presque sans limites d’attribuer un sens figuré à tous les passages de la Bible, pourvu que ce sens soit orthodoxe. Ainsi l’on évitait de retracer dans leur réalité les scènes mêmes de la vie et de la mort du Christ ; on tenait à ne point divulguer une foi qu’on tenait encore davantage à ne point désavouer ; on s’ingéniait à l’indiquer par des signes qui ne fussent pas accusateurs, et un magistrat d’une clairvoyance ordinaire ou modérément sévère aurait pu visiter une bonne partie des catacombes sans y trouver des marques irrécusables de l’adoration du Christ. Indépendamment de ces précautions très permises, une habitude ou une disposition d’esprit beaucoup moins calculée pouvait porter des païens récemment baptisés à préférer dans l’art religieux l’expression indirecte à la traduction littérale du fait positif. C’était dans le génie de l’antiquité, c’était aussi d’une exécution plus facile. Les scènes les plus caractéristiques de l’Évangile offraient des sujets tout nouveaux, et qui rentraient peu dans les combinaisons connues de l’art. Il aurait fallu de grands artistes pour en trouver la forme et l’expression. Or les grands artistes, toujours rares, devaient, s’il en existait, tenir pour le paganisme, et les médiocres, les praticiens dépourvus de modèles, auraient été fort empêchés de rendre d’inspiration l’agonie du Jardin des Olives, la comparution devant Pilate, la flagellation, l’ecce homo. Que seraient-ils devenus si on leur avait demandé la transfiguration, la crucifixion ou la résurrection de l’homme-Dieu ? Le respect même, une certaine crainte religieuse, détournaient