Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/87

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


des Indes et de la Chine, avaient pris l’habitude, de considérer les indigènes comme infiniment au-dessous d’eux ; les plus éclairés et les plus tolérans n’auraient jamais consenti à reconnaître pour leurs semblables des Chinois, des Malais ou des Indiens. Il ne put donc leur entrer dans l’esprit que les Japonais eussent des prétentions fondées à se croire leurs égaux, et qu’ils ne voulussent pas être traités comme l’étaient impunément Indiens et Chinois. En supposant même que les étrangers eussent consenti à se conduire envers les Japonais comme envers des égaux, ils n’auraient pourtant pas réussi à s’en faire des amis. Les idées et les mœurs de l’Occident et de l’Orient diffèrent trop entre elles pour que de leur contact il ne résultât pas une collision. On ne doit donc pas s’étonner qu’après avoir satisfait un premier mouvement de curiosité les indigènes et les étrangers s’éloignassent froidement les uns des autres. Le parti réactionnaire du Japon sut habilement exploiter cet état de choses. Les déclamations de Mito contre les todjins et contre le régent, qui les avait introduits, furent bientôt dans le cœur et sur Ie£ lèvres d’un grand nombre de Japonais. Le bas peuple, c’est-à-dire. les marchands, les artisans, les domestiques, ne prenait pas grand souci de ce qui se passait, ou, s’il se trouvait en relations avec les étrangers, il ne pouvait manquer d’être satisfait de ces nouveaux arrivans qui lui apportaient travail et richesse ; mais la nombreuse aristocratie du Japon, les princes et les serviteurs des princes, les fonctionnaires, soldats et prêtres, en un mot la caste des samouraïs, qui pendant des siècles avait opprimé le peuple et était habituée a recevoir les marques du plus grand respect, cette caste s’indignait de voir son autorité méconnue par des intrus dont le mauvais exemple menaçait de corrompre tous ceux avec lesquels ils se trouvaient en contact.


« Les étrangers, — disaient-ils, et nous ne faisons ici que résumer plusieurs écrits japonais,— ne sont pas les chers amis que MM. Dunker, Elgin, Gros et Harris nous avaient annoncés, ce sont des fonctionnaires orgueilleux et froids, des marchands intéressés et rapaces, des matelots grossiers et débauchés. Il est vrai que tous paraissent forts, hardis, habiles, que beaucoup d’entre eux se montrent d excellens artistes et artisans ; mais à part quelques rares et honorables exceptions ils semblent totalement dépourvus de mansuétude, de bienveillance, de politesse, d’égalité d’humeur, de toutes ces grandes et belles qualités qu’on doit considérer comme les attributs essentiels d’un homme vraiment civilisé. Toujours occupés, agités, passionnés, ils veulent entraîner tous ceux qui les approchent dans ce rapide tourbillon si contraire aux goûts d’un homme bien élevé.

« Malgré leurs beaux navires, leurs machines merveilleuses, leurs armes excellentes, il faut partager l’opinion des Chinois, qui les regardent comme des démons ou des barbares. Depuis le jour néfaste où ils ont foulé le sol