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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/855

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II

Tel est non pas le système, car un fait historique n’est pas un système, mais le sens évident de cette première des antiquités chrétiennes. On renoncera difficilement à l’image de ces proscrits fuyant dans les entrailles de la terre pour y adorer le Seigneur en laissant à l’idolâtrie ses temples et ses palais ; mais il faut se faire une idée plus juste du sort des chrétiens, et surtout à Rome, pendant les quatre premiers siècles. On fait les persécutions plus systématiques et plus continues qu’elles ne le furent effectivement. Niées ou palliées par des écrivains prompts à supprimer les faits qui les gênent, les persécutions n’ont été que trop réelles : elles ont été toujours iniques, et souvent la cruauté a encore dépassé l’iniquité ; mais si une tyrannie aussi énergique et aussi savante que celle des césars eût constamment poursuivi à outrance le peuple chrétien, il aurait péri tout entier, ou il se serait soulevé en masse. La propagation de la foi ne se fût pas soutenue sans interruption de Tibère à Constantin. L’histoire prouve au contraire que la société de l’église souvent menacée, souvent opprimée, et par momens persécutée à mort, a par intervalles joui d’une liberté et d’une sécurité comparatives. Elle a presque constamment, toujours peut-être, compté des protecteurs parmi les grands, et, dit-on, parmi les femmes de la maison impériale. Sa situation n’était pas uniforme en tout temps, en tout lieu. Il suffisait, pour la troubler, non pas seulement du caprice d’un empereur ou d’un proconsul, mais du fanatisme ou de la méchanceté d’un magistrat, surtout de la colère ou de la stupidité d’une population. Suivant les époques, les contrées, et au même temps dans la même contrée suivant les villes, dans les mêmes villes suivant les quartiers, les fidèles pouvaient passer d’une condition supportable à la pire des conditions, et les mouvemens de l’opinion ou de la passion populaire ont dû être la principale cause des calamités subites qui venaient fondre sur eux. À Rome surtout, certaines classes de la société ont eu peu à redouter la violence des lois ou des pouvoirs, et avec du crédit et quelques ménagemens des familles entières et toute leur clientèle ont dû fréquemment y échapper. La tyrannie ne peut heureusement réussir à mettre de l’égalité dans ses rigueurs, car l’égalité ressemblerait à une sorte de justice, et même dans le mal la tyrannie ne comporte pas de règles.

La société chrétienne, à travers toutes ses inquiétudes et tous ses maux, a donc pu toujours se concerter pour déterminer ses rites, fixer ses usages, et accomplir une grande partie de ses devoirs