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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/82

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forcé de prendre ouvertement parti, aux yeux du Japon entier, pour ou contre les amis des réformes. Le prince de Mito, étant accouru en hâte à Yédo, fit tous ses efforts pour renverser Ikammono-Kami ; mais le taïkoun resta fidèle au parti qu’il avait d’abord embrassé, et après une courte hésitation reçut avec bienveillance les communications du président des États-Unis. Quelques jours plus tard, il mourut. Le mystère qui entoure sa mort n’est pas encore éclairci. Nous pouvons donner cependant le récit qui courut à ce sujet parmi la population de Yédo [1].

Le prince de Mito, après une dernière audience du taïkoun, était rentré fort agité dans son palais. Plusieurs membres de sa famille et quelques-uns de ses amis les plus intimes s’y étaient réunis et l’y attendaient. Sans prendre garde à la présence des domestiques et des officiers subalternes, il s’était écrié à différentes reprises : « Honte sur Ikammono-Kami, qui a trahi l’empire ! » Un de ses fils l’avait entraîné dans un appartement intérieur, et à la suite d’une longue conversation le prince était allé conférer secrètement avec ses amis. Tout semblait indiquer que la mort du taïkoun et d’Ikammono-Kami avait été résolue dans cet entretien, puisque le taïkoun avait été assassiné secrètement par un domestique, proche parent d’un des confidens du prince de Mito ; mais, le meurtrier s’étant tué après avoir consommé son crime, on n’avait pu établir sa complicité avec qui que ce fût [2].

Yesada, le fils de Minamoto-Yeoschi, qui lui succéda en qualité de taïkoun, était idiot et incapable de gouverner. Ikammono-Kami, dont la famille garde héréditairement le droit à la régence, fut nommé régent (gotaïro). À peine en possession du pouvoir, il força le prince de Mito à sortir de Yédo en le menaçant de le traduire devant la justice comme meurtrier de Minamoto. Le départ de son rival laissa Ikammono-Kami maître suprême, et lui permit, s’il le voulait, de se tourner complètement vers le parti du progrès. Malheureusement ce prince, s’il n’avait rien conservé des préjugés japonais, ce qu’il est bien difficile d’admettre, avait trop de ruse et

  1. Je tiens les détails de ce récit de M. A. Gower, attaché a la légation anglaise de Yédo, un des hommes qui ont avec le plus de fruit étudié la situation actuelle du Japon.
  2. Les Japonais n’ont pas pour la vie le même attachement que les Européens. Dans aucun pays, on ne rencontre aussi facilement des hommes prêts à mourir pour un principe politique. Il n’y a pas un village au Japon où ne se puissent trouver des exaltés qui prennent pour devise : Je tue et je meurs ! comme les forcenés qui assaillirent M. Alcock. En général, les Japonais semblent attacher aux biens de la terre beaucoup moins de valeur que les chrétiens. La perte de leurs richesses, celle du parent le plus aimé, ne leur causent en apparence qu’une douleur légère. Le lendemain du grand incendie qui détruisit la moitié, de Yokohama et condamna des milliers d’habitans à la misère, les étrangers ne purent découvrir aucune figure abattue parmi les nombreuses victimes de ce désastre.