Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/785

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Après le mascate et le muletier, le formigueiro a aussi, nous l’avons dit, sa place marquée parmi les hôtes utiles d’une fazenda. La formiga est pour beaucoup de ces habitations un fléau. La fourmi des tropiques ne rappelle pas les timides insectes de nos contrées froides, qui fuient l’homme, se contentant d’un tronc d’arbre ou d’une pierre pour y bâtir leurs demeures, et frustrant tout au plus de quelques grains les poules de la ferme. C’est un peuple hardi, confiant dans sa force, son intelligence, et qui sait se creuser des retraites inaccessibles. Avant l’arrivée du blanc, la formiga était la véritable reine de la forêt. Les êtres sauvages qui représentaient alors l’humanité dans cette région avaient plutôt un vague instinct d’attroupement que le véritable esprit d’association. L’idée de solidarité et de travail leur faisait par exemple entièrement défaut. Un prisonnier n’était pour eux qu’une victime condamnée à servir de festin. La fourmi avait su s’élever de bonne heure à des notions plus hautes. Aujourd’hui encore elle est restée au Brésil une des expressions les plus parfaites de ces lois étranges qui introduisent dans le monde de la nature, sous la forme d’instinct, certaines forces du monde moral. L’habitation de la formiga du Brésil est une citadelle fermée de toutes parts, et ne communiquant avec le dehors que par des issues secrètes. S’il se trouve des pucerons dans le voisinage, elle leur donne la chasse, les amène près de sa demeure, et se forme ainsi une sorte de basse-cour. Une distribution régulière de feuilles fraîches suffît pour rendre aux prisonniers la captivité supportable, et aucune tentative de fuite n’est dès lors à craindre. Certaines espèces de fourmis portées au far niente se permettent des razzias sur des races plus faibles et s’emparent de leurs œufs. Les larves qui en éclosent deviennent autant d’esclaves. Ces ilotes à mandibules acceptent leur sort et font le service de la fourmilière aristocratique. C’est une véritable fazenda souterraine, fondée également sur la servitude, mais sans chicote et sans feitor.

Quand les ouvrières vont fourrager aux champs et que la tâche