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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/781

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de nègres à préparer des pommades mercurielles, à administrer des purgatifs et à panser des morsures de serpens, s’intitule docteur. D’autres fois c’est un Parisien venu comme cuisinier à bord d’un navire, qui a débarqué et s’est établi médecin-dentiste. En revanche il faut ajouter qu’on trouve quelquefois à Bahia et à Rio d’excellens médecins nègres.

Dans les grandes fazendas, l’infirmerie est ouverte à tous les malades des environs. À côté des nègres de la plantation traités pour un commencement d’éléphantiasis ou une blessure, vous rencontrez un tropeiro arrêté en chemin par suite d’insolations imprudentes, des agregados de la forêt voisine pris par les fièvres, ou de pauvres colons des alentours qui ont quitté leurs huttes de terre pour venir chercher un asile plus salubre et des médicamens plus efficaces. Des appartemens séparés sont affectés aux deux sexes. Parfois une négresse qui fuit l’esclavage, étant devenue mère et ne pouvant, au milieu des transes et des privations, allaiter son nouveau-né, vient le déposer avant le jour derrière la porte des malades. On sait ce que cela veut dire. Le padre baptise le négrillon et le rend aussitôt au directeur de l’hospice, qui est chargé de l’élever. Dans les années d’épidémie, lorsque des souffles empestés courent les campagnes et que la mort promène ses terreurs à travers les ranchos et les plantations, l’infirmerie de la fazenda devient la providence du peuple. On voit les créoles secouer tout à coup leur nonchalance et rivaliser entre eux de zèle et de sacrifices. Tout ce personnel de médecins, d’infirmiers, de gardes-malades, est doublé. Un docteur de la cidade est appelé à grands frais, tandis qu’une caravane va chercher au loin une cargaison de tous les ingrédiens pharmaceutiques qui doivent conjurer le fléau. Les pauvres gens qui ne veulent pas quitter leur famille viennent à toute heure du jour et de la nuit demander des consultations ou des avis. Quelquefois un homme libre, retenu par crainte ou par fierté mal entendue, se laisse dévorer par la fièvre sur son grabat plutôt que de s’adresser à la fazenda voisine. Dès que le planteur est averti, il informe un médecin qui, montant aussitôt à cheval, va décider le moribond à se laisser traiter. Ces élans de philanthropie spontanée, qui engendrent de si nobles dévouemens, ne sont pas rares dans la vie créole.

L’hospitalité, qui s’exerce si généreusement envers les malades, s’étend d’ailleurs à tout et à tous. On peut dire que la fazenda est le caravansérail des étrangers qui parcourent le Brésil. Sans elle, pas de voyage possible. On rencontre bien, il est vrai, près de la côte quelques vendas sentant le rance, la cachaça et le poisson pourri ; mais elles deviennent de plus en plus rares à mesure qu’on