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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/78

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Les affaires qui s’y agitent n’appellent plus désormais la curiosité les savans, mais la sollicitude des hommes d’état. Il n’est plus permis aux générations nouvelles d’ignorer ce qui se passe en Chine et au Japon : l’histoire contemporaine de ces empires commence à faire partie de notre histoire ; leurs richesses forment des élémens essentiels de notre commerce. Cette révolution dans la nature de nos relations avec l’extrême Orient n’a pas été fort sensible pour nous : elle s’est faite peu à peu, elle a détruit quelques vieux préjugés, dévoilé quelques faits nouveaux ; mais nos mœurs, notre état social, nos constitutions politiques n’en ont subi aucune altération. Il n’en a pas été ainsi en Chine et au Japon. L’arrivée des étrangers y a excité une émotion profonde, elle y a porté de graves atteintes à la vie civile comme à la vie intime, et le trouble général dont elle est la cause y conduira dans des temps peu éloignés à une rénovation complète. Quand deux sociétés hétérogènes viennent à se heurter, c’est la moins civilisée qui doit souffrir le plus de ce rapprochement imprévu.

Les événemens relatifs à l’histoire contemporaine de la Chine, et qui sont étroitement liés au développement de ses progrès, ont été soumis plus d’une fois, et dans la Revue même, à un examen sérieux ; mais tout reste encore à dire sur l’effet immense qu’a produit au Japon l’intrusion de l’élément européen. Ce pays, presque aussi étendu et aussi peuplé que la France, est le dernier qui en Orient ait été ouvert au commerce étranger ; il sort d’un isolement à peu près absolu, et présente à l’observateur un spectacle étrange et souvent incompréhensible. Aussi l’Européen qui veut faire une étude sérieuse de la situation politique du Japon rencontre-t-il des difficultés qui au premier abord lui paraissent insurmontables. L’impossibilité presque absolue de se procurer les documens officiels, l’absence de toute relation intime avec la classe éclairée, le penchant inné des Orientaux à cacher aux profanes ce qui se passe chez eux, sont les principales barrières qui s’opposent à tout projet d’investigation. Quelques faits récens de cette étrange histoire ont eu cependant trop d’éclat pour que l’opinion européenne ne s’en soit pas émue ; mais ce qui reste encore plus ou moins hypothétique, c’est la corrélation qui existe entre ces événemens. Des voyageurs, des agens des principales nations occidentales se sont appliqués à découvrir le lien qui les unit les uns aux autres, et à établir sur des bases solides l’histoire contemporaine du Japon. Ainsi s’est produit un ensemble de renseignemens qui, sans être complets, permettent déjà de former un récit logique, et c’est ce récit que j’essaie d’écrire à l’aide de ces documens et de ceux que j’ai pu recueillir moi-même pendant un long séjour dans l’empire japonais.