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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/773

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Et, se précipitant avec son escorte vers le sable et les buissons du rivage, il ramassa en peu d’instans une quantité prodigieuse d’œufs de caïmans, de lézards, de tortues et d’oiseaux de toute espèce, et quelques momens après nous commencions à administrer aux moribonds des blancs battus que je fis alterner avec de l’eau tiède. Dès les premiers vomissemens, les douleurs devinrent moins aiguës, les symptômes moins alarmans. Rassuré sur le sort de son troupeau, le feitor se rappela sa consigne, et voulut profiter du trouble de ses malades pour leur arracher leur secret. Se tournant vers les négresses qui remplissaient les fonctions d’infirmières, il leur enjoignit de n’administrer le breuvage qu’à ceux qui auraient fait leur confession. Le spectacle tourna alors du tragique au burlesque.

Senhor, encore un peu de remède ; ou je meurs ! hurlait un nègre hideusement barbouillé de bave et d’écume.

— C’est toi, ladrão, reprit le feitor d’une voix tonnante ; raconte-moi tout ce que tu as volé, ou je te laisse crever comme un chien.

— Je n’ai volé que les pitangas (petit fruit rouge légèrement acide) du jardin, et encore je n’étais pas seul : mon frère en a volé plus que moi… Un peu de remède, s’il vous plaît !

— Tu ne dis pas tout…

— J’ai aussi volé, avec mon compadre Antonio, une demi-arrobe de carne seca la dernière fois que j’allai avec les tropeiros (conducteurs de caravanes) ; mais il y a longtemps de cela… Un peu de remède, senhor, ou je me meurs !

— Et les leitões [1], tu n’en parles pas, inferno ?

— Les leitões, senhor, ce n’est pas moi, c’est mon voisin Coelho qui m’en a donné un morceau.

— Ah ! c’est toi, qui as volé les leitões du senhor ? hurla aussitôt le feitor en se tournant vers un autre moribond. Et combien en as-tu pris ? Dis-le-moi sans mentir d’un seul, si tu ne veux pas recevoir cent coups de chicote au lieu de remède.

Senhor, je n’en ai pris qu’une fois : c’est mon compadre Januario et son frère qui ont volé tous les autres.

L’Once avait dit vrai. Les larrons étaient plusieurs, et il avait eu le talent de les forcer à avouer leur crime. Aussi vint-il le lendemain, la tête haute, réclamer sa provision de cachaça.


II

Malgré les soucis de la plantation, les divertissemens de la chasse et le flot d’étrangers qui traverse toujours la fazenda, la vie y est

  1. Cochons de lait.