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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/772

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— Sa seigneurie peut se rassurer, reprit tranquillement le Sorcier, l’Once n’a jamais cherché en vain ; seulement, afin de mieux reconnaître le voleur, il est bon que je voie d’abord les esclaves de la plantation, et je prie sa seigneurie de me faire appeler quand ils seront revenus du travail.

Cette réponse fit bon effet et rassura le fazendeiro, quelque peu sceptique à l’endroit des sortilèges. Une heure après, le feitor averti amenait les esclaves dans la cour. Dès qu’ils furent réunis, le senhor fit appeler le sorcier. Me trouvant de passage dans la fazenda, je me glissai à côté de mon hôte pour ne rien perdre du spectacle.

À la vue de l’Once, les nègres, qui connaissaient sa terrible réputation, comprirent qu’il s’agissait de quelque acte de haute justice, et se mirent à trembler de tous leurs membres. Le devin parcourut silencieusement les rangs, s’arrêtant devant chaque esclave et le contemplant pendant quelques secondes de son gros œil fauve et vitreux ; on eût dit un python fascinant sa victime. Son inspection achevée, il se retourne vers le fazendeiro, qui le suivait pas à pas.

Senhor, il n’est pas facile de deviner au premier coup d’œil le ladrão que vous cherchez, car tous vos nègres me paraissent aussi voleurs les uns que les autres, et je crois bien qu’ils étaient plusieurs à dérober vos cochons ; mais je vais indiquer à sa seigneurie un moyen infaillible pour les découvrir…

Ici le feiticeiro s’interrompit ; l’entretien se continua à voix basse, et personne ne sut d’abord quel moyen il lui proposa. Je ne devais pas tarder à découvrir cependant par quel étrange procédé de torture le sorcier saurait amener les nègres à des aveux plus ou moins sincères. Des purgatifs violens devaient produire l’effet qu’on obtenait autrefois grâce à la question ordinaire ou extraordinaire. Malheureusement le feitor avait mal compris les instructions du sorcier, il outre-passa les doses. Se débattant au milieu des convulsions, les nègres, pour obtenir les potions qui devaient calmer leurs souffrances, avaient beau promettre les révélations les plus complètes : ils n’en étaient pas moins exposés à périr, et le feitor effrayé fit appel aux connaissances médicales qu’il me supposait en ma qualité de voyageur pour arrêter les progrès trop rapides d’un véritable empoisonnement. Je ne voyais pas bien de quelle manière je pourrais improviser un remède pour tout ce monde, loin de tout secours. Je ne connaissais que le blanc d’œuf comme contre-poison, et comment trouver des œufs au milieu d’une plantation de café ? Je fis part de mes embarras au feitor.

— Ah ! s’il ne faut que des œufs, nous sommes sauvés, s’écria-t- il aussitôt, les jacarés, les lagartos, les tarlarugas et les passarinhos ne manquent pas ici.