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les esclaves en son absence et joue le rôle d’exécuteur, lorsqu’un noir s’est rendu passible d’une peine disciplinaire. Un long fouet à la main et une énorme palette en bois passés à sa ceinture sont les insignes de ses attributions. Pendant qu’il préside au travail, le feitor monte à cheval, va visiter les autres plantations, vient faire son rapport du matin au fazendeiro, repart après son déjeuner pour les champs, vérifie si tout est en ordre, et se repose sous un rancho, lorsque le soleil est trop chaud et que son service ne l’appelle pas ailleurs. Si la journée lui semble trop longue, il retourne au chantier, jette un coup d’œil de bête fauve sur le noir troupeau dont le travail et la sueur font ressortir les formes, appelle d’un signe la femme qui a fixé son attention, et rentre sous bois. L’entrevue est courte : l’esclave est avant tout un instrument de travail, et il ne faut pas que les fantaisies de satrape du feitor tournent au détriment de son maître. À la nuit close, il donne le signal du retour, fait un second appel, reconduit les nègres à la demeure, et va présenter son rapport du soir. Cette besogne ingrate est peu payée ; mais beaucoup d’entre les feitors préfèrent leur position à celle de juge de la comarca (canton, district), tant ils savent arrondir leur budget à l’aide de petites industries aussi simples que lucratives.

La première et la plus sûre de toutes consiste en une venda, où l’on tient le tabac, les pipes, la cachaça, la carne seca, le bacalhão (morue), en un mot tout le menu qui peut flatter un gosier africain. On y trouve en outre du maïs pour les voyageurs et des étoffes bariolées pour les négresses. C’est là qu’esclaves et affranchis vont à leurs momens perdus refaire leur courage et se racontent les nouvelles du jour. Les affaires se font au comptant, ce qui éloigne toute chance de perte. Lorsque le noir n’a pas de dinheiro (argent), le feitor prend en échange du café ou du maïs, qui sont censés provenir de la récolte que chaque dimanche l’esclave fait pour son compte dans son petit champ ; mais, ce maigre travail hebdomadaire ne pouvant suffire pour alimenter de cachaça une soif journalière, il arrive souvent que le café apporté au comptoir provient des magasins du fazendeiro. Le feitor, en homme qui connaît le métier et qui sait se rendre digne de la confiance de son maître, rembrunit son visage en voyant arriver le grain suspect, et menace l’esclave du chicote (fouet) et de la colère du senhor, s’il n’avoue pas la vérité. À ce regard inquisiteur, à ces questions inattendues, à la vue de ces lanières qui menacent ses reins, le pauvre diable perd contenance, se jette à genoux, confesse son larcin, et les mains jointes supplie son bourreau, avec des gémissemens inimitables, de ne pas le perdre auprès du senhor, et de garder le café pour prix de sa discrétion. Pendant qu’il improvise dans cette posture les supplications