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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/760

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entraîne néanmoins quelques inconvéniens. Maintefois, surtout quand le vent s’élève, le feu gagne la plantation voisine. Le moyen usité en pareil cas pour arrêter l’incendie mérite d’être noté. Une escouade de nègres va déposer des fagots secs à quelques mètres du brasier sur une ligne parallèle aux champs qu’on veut préserver, et y promène la torche. L’air placé entre les deux foyers de combustion, s’échauffant rapidement, devient plus léger, s’élève et forme un vide qui, attirant aussitôt la flamme, l’empêche de se porter du côté opposé et de gagner plus loin.

Des effets d’un autre ordre atteignent l’homme lui-même, et le voisinage des forêts incendiées n’est pas sans exercer une action fâcheuse sur les constitutions délicates. Les torrens de gaz que le feu dégage pendant des semaines entières sur une immense étendue de terrains, finissent par oppresser gravement la poitrine et embarrasser les poumons. La première fois que je chevauchai dans la serra (chaîne de montagnes) qui entoure Rio-Janeiro, l’air, vers le milieu de la journée, me sembla plus lourd que sur le bord de la baie, bien que le contraire dût arriver, puisque je me trouvais déjà au milieu des montagnes. En même temps le ciel me paraissait moins limpide, et des horizons fauves avaient remplacé les teintes d’azur. J’attribuai d’abord cet effet à la fatigue de mes organes. Cependant une certaine oppression qui rendait la respiration laborieuse m’annonçait qu’il se passait dans l’atmosphère quelque chose d’anormal. Enfin, à un coude de la route, me trouvant en face du soleil, je le regardai fixement ; ce n’était plus l’astre éblouissant des tropiques nageant dans des vapeurs de pourpre et d’or, mais un disque d’un rouge sombre perdu dans un brouillard d’hiver. Mon étonnement redoubla. Profitant d’une halte que le guide faisait pour équilibrer les bagages, je lui indiquai du doigt l’objet de mes préoccupations. — He queimada (c’est un incendie), me répondit-il aussitôt avec ce laconisme qui caractérise la race portugaise. Je ne m’expliquais pas trop comment un incendie que je ne voyais pas pouvait à ce point obscurcir le soleil et rendre l’air irrespirable. Quelques instans après, comme nous atteignions le sommet d’une colline dont les plantations encore peu élevées permettaient à la vue de s’étendre au loin, j’eus le mot de l’énigme. Ce n’était pas un incendie, mais bien des centaines d’incendies qui s’élevaient de tous les points de l’horizon. Nous touchions alors au printemps austral, et les fazendeiros se hâtaient de brûler les forêts et les champs en friche qui devaient servir aux semailles. La plus petite ondée suffit pour dissoudre ou entraîner les gaz que la combustion a répandus dans les airs ; mais j’ai vu quelquefois s’écouler des semaines entières sans pluie au plus fort des queimadas, et bien que la chaleur ne fût pas encore excessive, je dois