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Autour de la fazenda s’étendent, sur un espace de plusieurs lieues carrées, les plants de cafiers, les pacages, les champs de cannes ou de cotonniers, et enfin, à la périphérie, de larges zones non encore exploitées de forêts vierges. Tout cela est traversé de picadas qui le plus souvent, surtout dans la saison des orages, ne présentent qu’un pêle-mêle sans nom d’ornières profondes, de ruisseaux fangeux, de troncs déracinés et d’épaisse poussière ; mais quelle splendeur dans le paysage ! Que d’harmonie dans le ciel ! Tantôt ce sont des troupeaux de mules ou de bœufs à demi sauvages que vous rencontrez dans les plantations abandonnées et transformées en pastos (pacages), tantôt des oasis de verdure dont les arbres, faisant voûte, arrêtent les rayons du soleil et vous pénètrent des plus suaves senteurs. Au-dessus de vos têtes, de petits ouistitis, suspendus aux lianes, cabriolent avec de charmantes grimaces, tandis que, sous le vert sombre des feuilles, des milliers d’oiseaux au plumage éclatant chantent leurs joies, leur butin ou leurs amours. Par intervalles, un araponga, perché sur un vieux tronc dénudé par les siècles ou par la foudre, domine tout ce caquetage de ses notes sonores. Cette vierge et sauvage nature, qu’on pouvait contempler encore, il y a quelques années, aux portes de Bahia et de Rio-Janeiro, s’éloigne de jour en jour ; le café épuise le sol, et, comme l’Indien et le jaguar, la forêt recule devant le colon et la civilisation.

Le mode de préparation des terres est le même pour toute sorte de culture. On met le feu au bois ou au taillis qui recouvre le champ qu’on veut ensemencer. Si l’on s’attaque à une forêt vierge, l’opération, dure quelquefois des semaines entières. Souvent survient un orage qui arrête tout. On recommence alors le lendemain et les jours suivans, jusqu’à ce que les arbres soient tombés, et que la plupart aient été réduits en cendres. Lorsqu’on opère sur un terrain en pente, on réserve de distance en distance des troncs qu’on place en travers pour empêcher les pluies de raviner le sol. Cette méthode de défrichement, qui s’éloigne si fort de nos habitudes, et que les Européens ont tant blâmée, est la seule praticable au Brésil. La hache n’a aucune prise sur cette vigoureuse végétation. Le bois, d’une dureté excessive par suite de l’énorme quantité de ligneux que dans ce climat la sève condense sans cesse dans les cellules de la plante, résiste aux outils les mieux trempés, et épuiserait inutilement les forces du nègre. D’un autre côté, point de routes, point de débouchés à un utile emploi de ces richesses. Le feu est donc le seul agent qui puisse en débarrasser le sol. Ajoutons que les cendres ainsi obtenues forment le plus énergique engrais qu’on puisse imaginer. C’est pour ainsi dire la quintessence du terrain préparée par la lente élaboration des siècles et rendue au réservoir commun. Cette coutume