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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/743

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Un autre caractère du réveil d’esprit public excité par les élections générales, c’est qu’il a eu pour théâtre les grandes villes. Ce fait nous paraît devoir être un objet d’étude et de réflexion pour le gouvernement aussi bien que pour les politiques amateurs tels que nous. Dans tous les pays où le pouvoir a intérêt à découvrir et à pressentir les courans de l’opinion publique, on attache une importance particulière aux élections des grandes villes. Aux États-Unis, les élections de l’état de New-York décident presque toujours la question de l’avènement au pouvoir du parti victorieux. En Angleterre, quand les grandes questions de réforme sont engagées, les nominations faites par la Cité de Londres, par Liverpool, par Manchester, par le West-Riding du Yorkshire, influent presque toujours sur la politique des ministres ou sur le sort des cabinets. Si nos voisins accordent une si haute importance pratique aux manifestations électorales de ce qu’ils appellent les grandes constituencies, il semble que nous devons avoir encore de meilleures raisons de comprendre la portée du mouvement électoral des grandes villes. C’est un fait commun à tous les pays que les populations rurales, disséminées dans les champs ou réunies par petits groupes, sont moins favorablement placées que. les populations des villes pour vivre de la vie collective et pour indiquer les tendances progressives de l’esprit public. Les restrictions qui ont été mises aux conditions de la vie publique rendent parmi nous ce fait plus sensible. Nous ne rencontrerons pas de contradicteurs, si nous disons que la vie publique, qui est devenue si difficile en France, l’est pourtant beaucoup moins dans nos villes que dans nos campagnes. Nos grandes cités, manquant de la liberté de la presse, du droit de réunion, du droit d’association, même privées de l’élection de leurs conseils municipaux et de leurs maires, n’en demeurent pas moins de petites républiques. Le rapprochement des citoyens y entretient la solidarité des intérêts et l’échange constant des informations et des idées. Les opinions y saisissent plus facilement les questions collectives ; les sentimens y deviennent plus rapidement des impressions générales. La vie intellectuelle y est plus active, l’esprit public plus facile à former et à entretenir. Les manifestations régulières de l’opinion des grandes villes ont donc en France aussi une signification politique à laquelle les hommes d’état pratiques, les bons pilotes, doivent prêter une attention toute particulière.

Ce qui frappe également dans les aspirations qui se sont fait jour à travers la lutte électorale, c’est leur parfaite et unanime modération. Nulle part elles ne sont allées au-delà de ce que nous appelons le strict nécessaire de la liberté. En fait de liberté, elles demandent, à proprement parler, non des nouveautés inconnues, mais de simples restitutions. Elles ne sont inspirées après tout que de ce sentiment de dignité politique qui vit et souffre au cœur de tous ceux qui ont compris et aimé la. révolution française. Les sophistes auront beau dire, l’œuvre positive que la révolution française s’est proposée a été la fondation de la liberté. L’égalité, si on ne