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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/737

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ou estimable, mais qui n’a rien de bien éblouissant ni de bien poétique. En faisant le malheur des autres, Alaciel ne réussit pas à être heureuse. Quel plus cruel exemple des cruautés de la fortune que celui de cette femme née princesse et fiancée de roi, passée de main en main comme une esclave antique, et forcée de subir des admirations qui sont des outrages et des passions qui sont des attentats !

On pourrait appeler cette histoire la tragédie de la beauté. Oh ! oui, Pamphile parle justement lorsqu’avant de commencer son récit il expose la vanité des vœux et des désirs humains. La suprême sagesse serait de ne former aucun désir, car les biens que nous souhaitons sont presque infailliblement ceux qui doivent nous conduire à notre perte, et nous ne nous apercevons de l’extravagance de nos vœux que lorsque notre ruine est consommée. Bien plus, il faudrait autant redouter par prudence les dons de la nature que ceux de la fortune ; malheureusement ceux-là nous sont imposés fatalement, et nous ne sommes pas libres de les refuser. Toutes les fois que la nature fait un don à une créature humaine, elle la voue au malheur. Tout se paie, disait l’empereur Napoléon ; tout se solde et se compense dans l’ordre de la nature aussi bien que dans l’ordre social et politique, ajouterons-nous. Heureux encore sommes-nous lorsque la balance se tient à peu près en équilibre, et lorsque le don que nous avons reçu n’entraîne pas cette banqueroute de la vie qui s’appelle le malheur. Une loi fatale et implacable veut que l’homme expie ses dons. C’est une loi étrange et d’une injustice si criante qu’elle semble paradoxale et que nous avons peine à y croire, mais l’application en est tellement constante que le doute nous est défendu. Nous ne connaissons pas bien les raisons de cette loi cruelle, et les explications qu’on peut donner de sa légitimité ne sont point faites pour consoler de ses rigueurs. Ce qu’on peut dire de mieux, c’est que lorsqu’un homme a reçu un don de la nature, il ne s’appartient plus et n’est plus maître de sa destinée. Il doit subir cette destinée, quelle qu’elle soit, avec obéissance et résignation, car il n’est plus qu’une des forces de la nature, qui s’est incarnée en lui pour accomplir ses fonctions dans l’œuvre universelle du monde. Les plaintes mêmes et les reproches lui sont interdits ; autant vaudrait que la foudre se plaignît d’être obligée de gronder et la mer de gémir. Les dons, quels qu’ils soient, un grand génie, une grande beauté, un grand caractère, ne-nous ont pas été accordés pour notre bonheur, non plus que pour notre malheur, et il importe que l’homme et la femme qui les possèdent sachent qu’ils ont été choisis simplement pour être des instrumens d’activité et des stimulans de passion. Ils ont été doués afin d’être désirés ou enviés, et, en étant désirés et