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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/736

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n’était pas précisément l’avis d’Alaciel. Lorsqu’au terme de son long pèlerinage amoureux et sanglant elle eut rencontré dans l’île de Chypre le vieux courtisan Antigène qu’elle avait connu à la cour de son père, le sultan de Babylone, et qu’elle lui eut raconté son histoire, elle soumit à son jugement ses embarras de conscience et sollicita l’appui de ses conseils. Avec quelle délicatesse de fille bien née elle lui expose les raisons qui la font hésiter à retourner à sa première condition ! avec quel noble sentiment de sa propre dignité et de celle des autres elle lui demande si elle ne ferait pas mieux de cacher sa vie désormais et ne pas démentir le bruit de sa mort ! Alaciel jugeait bien à notre avis, car son histoire nous apparaît sinistre, et elle apparut telle à Boccace. Avec l’œil du génie, il a percé l’extérieur bariolé, les apparences comiques de cette anecdote, et y a vu la donnée tragique qui y est contenue réellement, c’est-à-dire la fatalité de la beauté. Ce récit n’est gai que pour les esprits superficiels et incapables de méditation.

Ne trouvez-vous pas en effet qu’elle prête à rire, cette destinée d’Alaciel, qui, toujours innocente et par la seule puissance d’un don fatal, sème la mort sur ses pas ? Comme elle est gaie, cette histoire toute pleine de coups de poignard, de guets-apens, de guerres sanglantes, qui commence par un naufrage et qui finit par un mensonge ! Le premier amant d’Alaciel meurt assassiné par son jeune frère, et celui-ci succombe sous les coups de deux meurtriers qui se disputent dans un duel au couteau, à la manière génoise, la possession de la belle, et qui la perdent tous deux avec la vie. Le prince de Morée, qui en hérite, est assassiné par le duc d’Athènes, et, pour la ravir à ce dernier, le prince Constantin n’hésite pas à engager une guerre dont il ne connaît pas les résultats, à jouer le sort de son empire et à sacrifier des milliers d’hommes. Son audacieuse entreprise est récompensée comme elle le mérite, car la fatalité lui enlève Alaciel, pour la jeter en proie au sultan Osbeck. Cette Alaciel tant convoitée ne fait aucun heureux, si ce n’est le vieux Antioche, et c’est là encore une des dérisions du sort. Il n’y aura qu’un seul homme qui sera heureux par elle, et celui-là, ce ne sera aucun de ces princes et de ces brillans gentilshommes qui se disputent sa conquête : ce sera un pauvre barbon qu’elle consentira à aimer un peu par estime, beaucoup par reconnaissance de pouvoir parler enfin sa langue natale et d’être délivrée du rôle de muette qu’elle joue depuis si longtemps, beaucoup plus encore par lassitude du cœur. Ainsi elle ne peut même jouir de ce qu’il y a de brillant dans son équivoque destinée : tant d’orages aboutissent simplement, comme dans la vie réelle, à une demi-platitude, ou, pour parler d’une manière moins méprisante, à une affection sensée