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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/731

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des voluptés morales et physiques, l’habitude de la domination, l’expérience du malheur, ont dès longtemps tari cette fraîcheur première de l’innocence et de la candeur. L’histoire de l’âme italienne ressemble à celle de ces années où l’hiver rejoint directement l’été, et qui ne connaissent pas cette douce transition que nous nommons le printemps. L’âme italienne n’a pas connu le printemps, ou, si elle l’a connu, il fut bien court, car elle semble n’en avoir même pas conservé le souvenir. Riche, opulente, féconde, rayonnante, d’une lumière sans égale, belle d’une beauté robuste, et qui n’a pas besoin du secours des ombres et des clartés indécises et tremblantes, cette âme participe de la nature physique des lieux qu’elle habite, de l’âpreté de ses montagnes et de la sécheresse majestueuse de, ses plaines ; mais la verdure y fut toujours rare, et l’éclat de la lumière y fit de tout temps tort à la fraîcheur.

D’autre part, il est certain qu’il y a une plus complète unité entre. la forme et le fond ; chez nos vieux conteurs. français et spécialement chez le plus célèbre, le conteur du recueil des Cent nouvelles nouvelles. ils obéissent mieux peut-être à cette loi de l’art qui veut que la forme d’un ouvrage naisse naturellement de la substance de cet ouvrage, comme un enfant naît d’une mère. Leur style est en rapport plus exact avec leur sujet, et l’on pourrait dire que leur talent porte un costume plus conforme à sa condition et à ses inclinations. Ils racontent cyniquement des anecdotes cyniques, ils expriment trivialement des trivialités. Cependant cette trop grande unité entre leur langage et leurs pensées, a quelque peine à nous plaire. Nous ne leur savons presque aucun gré d’être bas et vulgaires : nous trouvons bien naturel qu’ils le soient, puisque leurs thèmes le sont, mais il nous faut un certain effort pour leur en faire un mérite. Les choses sont souvent d’autant plus repoussantes qu’elles sont plus franches et qu’elles répondent mieux à l’idée que nous en avons. Un débauché qui parle le langage propre à la débauche est certainement plus fidèle à lui-même qu’un libertin qui s’exprime avec élégance et noblesse, et cependant le premier nous laisse une impression désagréable, tandis que le second nous laisse une impression gracieuse. Il y a entre Boccace et nos vieux conteurs la différence qui sépare un grossier plébéien gaulois d’un patricien dissolu de Florence.

Dirai-je toute ma pensée ? cette mâle éloquence et cette sévérité antique de style me semblent répandre sur les sujets de Boccace, sinon de l’innocence et de la pureté, au moins de la décence et de la pudeur, car elles écartent ce qui constitue essentiellement le libertinage, c’est-à-dire le ton grivois, l’équivoque obscène, le persiflage frivole, en un mot ce scepticisme que les écrivains gaulois,