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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/728

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C’est la situation si merveilleusement mise en relief, sous sa forme la plus âpre, par le récit que fait Machiavel de son séjour parmi les campagnards et les rustres italiens. Il se délecte à lire son Tite-Live et son Salluste, tout en prenant une sorte de plaisir pervers à voir la canaille qui l’entoure s’enivrer, s’injurier, se porter aux dernières violences dans ses querelles de cabaret. Boccace, lui, n’exprime de cette situation que ce qu’elle a d’aimable, de galant, de sociable et de tout à fait poétique. Il accepte les conditions nouvelles que le temps, toujours en marche, a forcément imposées à l’Italie, restée antique d’esprit et devenue moderne de mœurs, ou, pour mieux dire, il n’y songe même pas, et c’est là un de ses plus grands charmes. Il n’est pas récalcitrant comme Machiavel, il est naïvement, joyeusement, un Italien du moyen âge, tout en étant un ancien par la culture intellectuelle ; il se sent heureux dans la société de ces patriciens et de ces bourgeois d’Italie, il emploie avec bonheur tout son savoir et tout son talent à la peinture de leurs mœurs et de leurs habitudes, à la transcription des conversations qu’il a eues avec eux, des anecdotes et des bons mots dont ils se gaudissent, des récits d’aventures qu’ils ont rapportées de leurs voyages lointains, des petits drames domestiques qui ont fait couler leurs larmes. Nulle part, dis-je, les contrastes de cette situation ne sont mieux marqués que dans le génie et les œuvres de Boccace. La culture et la forme de ce génie sont antiques, les élémens qu’il met en œuvre sont du moyen âge.

Ce contraste un peu bizarre, assez marqué pour se laisser facilement découvrir, ne l’est jamais assez pour choquer et causer une impression désagréable, car il ne dégénère jamais en opposition et en antithèse. On est d’abord quelque peu surpris de voir employer au récit d’historiettes féodales sentimentales, de farces de commères italiennes, de fourberies de moines, de légendes amoureuses, voire de simples charges d’atelier, les formes de langage dont se sert Cicéron pour exposer les devoirs de l’homme et les procédés de composition que Tite-Live emploie pour raconter les guerres samnites ; mais cette surprise ne dure qu’un instant, ou, pour mieux dire, change très vite de caractère. On admire l’habileté avec laquelle ces formes antiques ont été appliquées à des sujets qui semblaient les exclure, à un genre qui semblait ne pouvoir les supporter sans en être écrasé. On a là sous des formes réduites le miracle que les Italiens seuls ont su réaliser complètement : l’harmonie des deux ordres de sentimens et de pensées les plus opposés qui se puissent concevoir, l’union difficile, presque contre nature et cependant presque toujours heureuse, de ce que l’antiquité et le moyen âge eurent respectivement de plus original et de plus particulièrement caractéristique. Si la