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narration, la variété de ses tons, l’éloquence de son langage, la vivacité de ses allures, la portée sombre et tragique de son sujet. Toutes les autres nouvelles étaient humbles et petites devant celle-là, et s’abaissaient aux proportions modestes de suivantes égrillardes ou de dames de compagnie romanesques. L’histoire d’Alaciel, comme l’héroïne même, tenait rang de princesse et de reine dans le monde du Décaméron. Que vous dirai-je ? c’était comme une rose énorme qui s’élèverait triomphante au-dessus d’un parterre de fleurs plus gaies et plus touchantes peut-être (la rose est semblable à la grande beauté, elle a l’empire plus que le charme), mais moins parfaitement belles, et qui noierait sous ses parfums riches et abondans leurs arômes plus fins, plus suaves, plus pénétrans, mais plus énervans et plus pauvres.

Je fus étonné et même un peu humilié de n’avoir pas mieux remarqué pendant mes lectures antérieures du Décaméron l’énergie, la profondeur et la perfection de ce beau récit. Naguère, si l’on m’eût demandé quel était le chef-d’œuvre de Boccace, j’aurais peut-être répondu comme tout le monde, par habitude, l’Histoire de Griselidis, ou plutôt j’aurais désigné, à cause de la passion tout particulièrement italienne qui l’anime, et aussi à cause d’une de ces préférences auxquelles il est si doux d’obéir, l’histoire de cette Sylvestra qui eut le malheur d’inspirer un si fatal et si singulier amour, et près de laquelle son jeune amant, étiolé par le désir et l’absence, revint s’éteindre d’une mort si tranquille. Maintenant au contraire j’aurais nommé la Fiancée du roi de Garbe. Voilà le vrai chef-d’œuvre de Boccace, la preuve la plus incontestable de son génie. Aucune de ses nouvelles n’exprime aussi complètement sa forte et assez complexe nature. Dans aucune, on ne rencontre mieux fondu ce mélange de vivacité française, ou pour mieux dire parisienne, et de passion italienne, d’enjouement mondain et de gravité philosophique qui le distingue ; dans aucune n’éclatent et ne se déploient avec une telle ampleur la mâle sensualité, la grâce bien portante, la hardiesse de langage, la gaîté forte et parfois un peu sombre, le cynisme solide comme l’expérience et sérieux comme la vie de ce libre, viril et élégant esprit.

C’est un vrai chef-d’œuvre de la première ligne à la dernière. Il en faut tout admirer, depuis le discours où Pamphile, le décaméroniste narrateur de l’histoire, expose en forme d’exorde, avec cette simplicité toute classique des Italiens qui ne s’effraie pas d’une vieille vérité, combien nos vœux sont la plupart du temps contraires à notre bonheur, et combien il est vain de désirer des dons qui ne sont accordés à leurs possesseurs que pour leur ruine, jusqu’à la conclusion, qui est exprimée avec une concision si charmante sous