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devait bien empoisonner un pareil homme dans la prison, et ne tenir la parole que pour le public. » Voulez-vous savoir encore avec quelle cruauté tranquille ce paisible jurisconsulte savoure le supplice d’un ennemi de la société ? Voulez-vous comprendre comment la France a été préparée à supporter les horribles spectacles de la place de la Révolution ? Écoutez ce récit : il s’agit de l’exécution d’un de ces assommeurs qui en 1742 avaient répandu la terreur dans Paris. Le coupable, nommé Desmoulins, âgé de dix-sept ans, avait été condamné à être rompu vif. En conséquence, il avait été mené en place de Grève, le mardi 18 décembre, à midi, et le bourreau, après lui avoir brisé à coups de barre de fer les bras, les avant-bras, les cuisses, les jambes et la poitrine, l’avait attaché sur une petite roue de carrosse, les membres rompus ramenés derrière le dos et la face tournée vers le ciel. « C’était, nous dit Barbier, un garçon si robuste, et même si résolu, qu’il est resté vingt-deux heures vif sur la roue. On a relayé des confesseurs pendant la nuit, d’autant que la place sur un échafaud est un peu froide. Et ledit sieur Desmoulins a bu plusieurs fois de l’eau et a beaucoup souffert. Enfin, voyant qu’il ne voulait pas mourir et que le service était long, M. le lieutenant-criminel a envoyé demander à messieurs de la Tournelle la permission de le faire étrangler : ce qui a été ce matin, mercredi 19, à dix heures, sans quoi il y serait peut-être encore. Messieurs ses compagnons, ou autres de même volonté, doivent voir qu’on ne badine pas. »

Ne nous y trompons point. Ce Français né sous Louis XIV, et si mal défendu par ses principes contre l’abaissement du caractère, est déjà un produit de l’éducation qui formera une majorité d’honnêtes gens prête au joug des jacobins. Représentons-nous cet inerte et insensible conservateur à la convention. Il sera de la plaine, et il laissera faire des hommes plus passionnés ou plus hardiment lâches que lui ; il se couchera à plat ventre pour laisser passer le flot révolutionnaire, et, le flot passé, il se relèvera bien fier d’avoir eu l’habileté de vivre. En 1750, c’est encore un homme du tiers-état favorable au pouvoir royal et attendant de la couronne la destruction des privilèges de la noblesse et du clergé. Il n’aime pas ceux qui sont au-dessus de lui, mais il n’aspire pas à s’élever à leur niveau. D’après lui, on doit rester dans la condition où l’on est né. Pour son compte, il est satisfait de la sienne ; il est très flatté d’être au nombre des notables bourgeois de Paris « mandés » pour prendre part à l’élection fictive du prévôt des marchands et des échevins, et il trouve excellent que cette « élection ne soit que de forme et que de nom, car, si elle se faisait sérieusement, cela causerait bien de l’abus. » Que des bourgeois prennent la carrière militaire, qu’ils épousent des filles nobles, qu’ils vivent à la manière des nobles, cela paraît à Barbier