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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/713

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un amant modèle, discret, reconnaissant, plein d’égards et de « vénération » même pour ses plus passagères conquêtes. Laissons-lui cet honneur, auquel il paraît tenir beaucoup. Sans entrer dans les scabreux détails qui abondent dans ses mémoires, constatons cependant que sa galanterie n’était pas des plus raffinées. Peu délicat et peu romanesque dans ses goûts, grand amateur de libres propos et en même temps timide jusqu’à la gaucherie, il n’avait guère d’inclination et d’aptitude qu’aux faciles bonnes fortunes. Nous retrouvons dans sa vie privée ce même manque de dignité et de tenue qui nous a déjà choqué dans sa vie publique. Ses vices comme ses vertus avaient un certain caractère de grossièreté, très commun d’ailleurs au XVIIIe siècle, ce qui ne l’a pas empêché d’être regardé par la plupart de ses contemporains comme un personnage, d’une moralité presque irréprochable.


II

D’Argenson est l’honnête homme libéral et patriote de son temps. Barbier est l’homme comme tout le monde. Rapetissez les idées et les sentimens de d’Argenson, et vous aurez à peu près ceux de Barbier. L’avocat est plus près de terre que le marquis, mais sur la même pente. Sa morale privée rappelle en laid celle dont nous connaissons déjà le langage. En 1737, parlant de Mme de Mailly, la première maîtresse du roi, il dit avec flegme : « Elle pourrait bien faire son mari duc sans que personne y trouvât à redire. C’est un nom reconnu pour un de la première noblesse de ce pays-ci. » Plus tard, à l’occasion de fort méchans vers où l’on reprochait à Mme de Pompadour d’étaler la honte du roi, il s’écrie avec indignation : « A l’égard de honte ; que veut dire le public, qui en général doit être toujours regardé comme un sot par les gens sensés ? Si c’est parce que le roi a une maîtresse, mais qui n’en a pas ? Hors M. le duc d’Orléans, qui est retiré à Sainte-Geneviève, et qui est très méprisé avec raison… Sur vingt seigneurs de la cour, il y en a quinze qui ne vivent point avec leurs femmes et qui ont des maîtresses ; rien n’est même si commun à Paris et entre particuliers. Il est donc ridicule de vouloir que le roi, qui est bien le maître, soit de pire condition que ses sujets et que tous les rois ses prédécesseurs. » Cette idée que le public est un sot et que le roi est le maître revient à chaque instant sous la plume de Barbier. Aussi est-il habituellement contraire aux prétentions du parlement de Paris, qui, « par ses principes de constitution de l’état et de loi fondamentale du royaume, veut, dit-il, s’emparer de l’autorité souveraine et bouleverser l’état. » Il applaudit de toutes ses forces à la fermeté du pouvoir, lorsque le roi, dans une réponse à des remontrances du parlement