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piété, mais nous allons voir de quelle sorte. « Quelques petits favoris, écrivait-il en 1740, travaillent à faire perdre la religion au roi et à le rendre ce qu’on appelle un esprit fort ; ils sont bien coupables. Le roi n’y mord pas, mais va son train avec sa maîtresse, et ne fait point ses pâques de peur de se brouiller tout à fait avec Dieu. Il marmotte à l’église ses patenôtres et prières avec une décence d’habitude, et en bon esprit il ménage pour d’autres temps la pratique complète du salut, mais sans superstition ni tristesse. »

L’état d’âme du roi ne donnait pas toujours à d’Argenson une aussi pleine satisfaction. Louis XV lui-même, en ses premières années de désordre, lui paraissait parfois trop accessible aux petits scrupules. Un jour que le marquis n’était pas en veine d’être bon prophète, vers le commencement de 1740, il écrivait gravement au sujet d’un refroidissement entre le roi et Mme de Mailly : « On remarque que le roi ne sera jamais adonné à l’empire des femmes. Avec ça il craint le diable. Le père de Linières, soutenu du cardinal, tient toujours bon pour lui refuser l’absolution ; il en revient souvent des inquiétudes au roi ; au moindre bobo, il craint l’éternité et ses horreurs. Il ne prend pas absolument la religion en petit ; mais, en ayant une véritable persuasion, il ne la prend pas assez en grand pour reconnaître qu’il n’y a de grandes fautes que celles qui font tort au prochain. »

Et la reine ? Et M. de Mailly ? Mais pourquoi s’étonner ? D’Argenson vient de nous donner sa règle de conduite en quelques mots : ne pas faire tort au prochain. Une morale qui supprime les devoirs envers Dieu et envers soi-même ne saurait protéger autrui d’une façon bien efficace. Pour les adeptes d’une telle morale, le prochain n’est presque jamais celui qu’on trouve sur son chemin. Le prochain de d’Argenson, c’est tout le monde, sauf le mari qu’il trompe, la femme qu’il néglige et celle qu’il compromet. Tel est du moins le commentaire que sa vie donne de son principe. Mme d’Argenson eut beaucoup à se plaindre de lui ; aussi se plaint-il beaucoup d’elle. À l’entendre, c’était la plus maussade des honnêtes femmes et la plus méticuleuse des femmes d’esprit, froide, aigre, exigeante, avare, jalouse, passant sa vie à le quereller sur le désordre de sa conduite et de ses affaires. « Et je ne souperais pas hors de chez moi ! » s’écriait le malheureux coupable en racontant les petites misères de son intérieur. De son côté, Mme d’Argenson souhaitait la fin de la vie commune « avec une ardeur persévérante comme on souhaiterait le paradis. » Ils se séparèrent, et d’Argenson, redevenu libre, continua la vie de garçon qu’il n’avait pas cessé de mener, s’occupant fort peu de ses enfans, en médisant à l’occasion, comme il le faisait de tous les siens, et ne songeant guère qu’au bien public et à ses plaisirs. Mauvais mari et père distrait, d’Argenson se targue d’avoir été