Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/709

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



En lisant les rêves libéraux de d’Argenson, on s’aperçoit qu’il avait été intendant, et l’on pourrait oublier qu’il était fier de « tenir le premier rang dans la noblesse de sa province. » Le vieil esprit administratif qui le défendait si bien contre la passion immodérée de la liberté le défendait moins bien contre la passion immodérée du nivellement. « Dans mon système de démocratie poussée jusqu’où elle peut s’étendre dans une monarchie, la fonction véritable et essentielle du monarque serait de conserver l’égalité et d’empêcher la formation d’une aristocratie héréditaire. Tel est en effet le vice de toute démocratie : le mérite personnel d’un citoyen illustre et enrichit sa race et procure à ses descendans indignes de lui un pouvoir dangereux à la liberté commune. Voilà comment s’établit le gouvernement aristocratique, que l’on ose pourtant soutenir philosophiquement. C’est un abus grossier et visible qu’on a voulu réduire en système ; l’égalité complète est la perfection. L’aristocratie est à la démocratie ce que la pourriture est au fruit. »

D’Argenson dirait-il encore cela de nos jours après l’expérience que l’Amérique a faite de la complète égalité ? En face de cette nation désorganisée, où l’on semble avoir également désappris à commander et à obéir, persisterait-il à méconnaître la dangereuse lacune que produit la suppression des classes supérieures ? Je ne le pense pas ; mais il parlait en face de cette France du XVIIIe siècle où tout semblait concourir à donner à l’inégalité des conditions le caractère d’une haïssable inutilité, où la noblesse, encore en possession de grands privilèges, quoique déjà dépouillée de toute fonction politique dans l’état, n’avait guère conservé des temps féodaux que ce qui pouvait la rendre impopulaire, où elle ne gouvernait plus, où elle n’administrait plus, où elle ne semblait avoir d’autre emploi que de se faire tuer à la guerre et de se ruiner à la cour, où elle n’avait plus le prestige que donne la supériorité de la puissance et des lumières, mais où elle était encore exempte de la taille, où elle levait encore le droit des lods et ventes, et où elle chassait encore sur les terres de ses voisins. « La noblesse a bien l’air, disait brutalement d’Argenson, de n’être que les frelons de la ruche qui mangent le miel sans travailler. » Et pourtant il l’aimait tout en détestant ses privilèges. Malgré ses exagérations démocratiques, il se sentait des entrailles pour le « joli ordre » dont il était ; il parlait de le relever en le privant des immunités qui le rendaient odieux, et en l’employant au service du pays ; il entrevoyait que, sous le régime du droit commun, les membres de la classe supérieure avaient un rôle naturel à jouer, celui de chefs du peuple, mais que pour le jouer ils devaient quitter la vie de cour et de coterie, regagner la province, s’occuper à gouverner leur bien et à l’augmenter, se montrer