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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/706

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radicale. Ses chimères habituelles n’étaient pas celles d’un philosophe logicien et plébéien ; c’étaient celles d’un fonctionnaire rêveur et gentilhomme.

Je sais qu’on peut trouver dans les notes intimes où d’Argenson consignait sans choix ses plus fugitives pensées certaines boutades républicaines. En cherchant bien, on peut trouver un peu de toutes choses dans ces notes de d’Argenson, depuis l’idée du « laisser-faire » le plus anarchique jusqu’à celle d’organiser la France comme un couvent et de faire régler par le prince la distribution de la journée de ses sujets, depuis le projet de détruire les grandes agglomérations d’hommes et de répandre la population des villes dans les campagnes jusqu’à celui d’établir dans le parc de Meudon ce qu’il appelle « une ménagerie d’hommes heureux » et ce que nous appellerions un phalanstère. Néanmoins, au-dessous de cette écume produite par le bouillonnement de son esprit, il y a chez d’Argenson un certain fonds d’opinions qui n’est pas plus républicain que phalanstérien ou anarchique. En un jour de verve, où le souvenir de quelque boutade de Swift lui monte à la tête, il peut « se demander s’il ne serait pas bientôt temps d’abolir toute puissance politique dans le monde ; » mais il s’arrête au bout de quelques lignes en s’écriant, non sans quelque admiration pour les effrayans écarts de sa pensée : « Voilà bien un paradoxe digne des Anglais. Laissons-leur plutôt cette manière de raisonner ; respectons l’autorité sous laquelle nous sommes nés, mais gémissons de la voir avilie par des agens indignes d’elle. » Ces gémissemens étaient ceux d’un vieux et passionné serviteur du pouvoir royal. Homme de condition, conseiller d’état, intendant, ministre, fils de ministre, frère de ministre, d’Argenson était monarchique par tradition et par état, par sentiment et par raison. Même en pure théorie, il n’admettait pas la supériorité des institutions républicaines, ainsi que le prouve sa Réfutation du livre de Sidney contre le gouvernement monarchique, il les croyait essentiellement précaires et très antipathiques à notre génie national. « Qui oserait, s’écriait-il, parler aux Français de se laisser conduire par une autre puissance que celle dévolue à un monarque ? » Pour lui comme pour la plupart de ses contemporains, « l’autorité royale est un point de religion. » Voilà ce qu’il répète encore, moitié par conviction, moitié par habitude, sept ans après son renvoi du ministère, en plein règne de Mme de Pompadour, malgré les rudes assauts que ses antiques croyances ont déjà essuyés. Je ne sais rien de plus triste que de suivre, dans les Mémoires de d’Argenson, les vicissitudes de sa robuste foi monarchique, ses premiers élans de passion pour son jeune roi, sa longue indulgence pour la mollesse de Louis XV, sa bienveillance d’homme de plaisir et de vieux serviteur pour les désordres du souverain tant qu’ils ne deviennent pas